Lettre d’une Française loin de France

 


Je suis Francaise, mais je vis loin de France depuis longtemps. A un moment de ma vie, j’ai fait le choix de m’éloigner pour m’épargner le bruit permanent des polémiques. De là où je suis, j’observe notre pays, avec sans doute un peu de distance par rapport aux émotions très fortes qui le transversent depuis que je suis partie. C’est un peu étrange d’être Française et de n’avoir pas vécu la grande tempête de 1999, d’être Française et d’avoir ce rapport un peu distancié aux attentats, parce qu’on n’était pas là, parce qu’on n’a pas éprouvé la peur de se dire que ça aurait pu être nous.

J’ai la faiblesse de penser que le point de vue d’une Française comme moi peut apporter au débat en France, justement parce que je n’ai pas vécu cette peur qui peut être si mauvaise conseillère. Alors je sais bien, on va regarder mon profil sur Twitter et on va se rendre compte que je vis aux Emirats et qu’en plus, j’ai le mauvais gout de me passionner pour l’Arabie Saoudite, on va me dire sous influence. Les Emirats c’est vrai auraient des choses à apprendre à la France sur la gestion de la diversité. Dubai c’est cette ville où cohabitent toutes les nationalités du monde, et où chaque bisbille entre l’Inde et le Pakistan pourrait dégénerer en émeute générale, sauf que les Emirats ont depuis longtemps fait savoir que certains comportements ne sont pas acceptables. Et c’est intéressant de voir au quotidien comment tout ca s’organise, même si l’essentiel de ce travail est sans doute invisible. Donc sous influence, oui je le suis sans doute, mais pas de la façon dont on s’imagine.

Compte tenu de ma distance physique avec la France, j’ai été très affectée par la mort de Samuel Paty. Je me suis retrouvée à pleurer toute seule dans ma voiture en pensant à lui, sans doute parce que je vois dans cet homme un de mes semblables. Je serais curieuse de savoir ce qu’il disait dans ce cours sur la liberté d’expression qui lui a couté la vie. Il me semble que peut-être nous aurions été d’accord. 

Mon opinion ne va sans doute pas me rendre très populaire, tant pis. Ce qui m’a frappée ces derniers mois, ces dernières années pour tout dire, c’est à quel point dans notre pays, on porte aux nues cette valeur qu’est la liberté d’expression. Il y a quelque chose d’étrange, et de nouveau je crois, dans l’intensité de cette passion, dans le fait de voir la liberté d’expression élevé au rang de dogme, au rang d’alpha et d’oméga de notre vie collective. De mon coin de désert, j’ai regardé fascinée des journalistes, des intellectuels défendre cette notion, contester l’idée qu’on pourrait d’une quelconque façon, la limiter. J’ai vu des gens qui ont passé leur vie à dénoncer, à juste titre, les caricatures antisémites, soutenir la liberté d’expression. Là quand même j’ai rigolé.

Ca m’a intriguée tout ça, ça m’a fait réfléchir. J’ai pensé comme souvent à des analogies. 

J’imagine que nous dirions que nous, en France, nous sommes attachés à la liberté, et que nous voyons la liberté comme une valeur cardinale dans notre pays. Au nom de la liberté, on peut aller et venir, croire ou ne pas croire, rire, chanter, boire de l’alcool, faire du bruit, embrasser quelqu’un à plein bouche en public. Tout ce qui fait la France, tout ce qu’à l’étranger on nous envie.

C’est vrai, dans notre pays, on peut faire des fêtes et faire du bruit, mais en même temps, si vous faites une fête chez vous et que vous mettez la musique à fond à 4 heures du matin, sauf à vivre au milieu de nulle part, la police va sans doute débarquer chez vous pour tapage nocturne. En général, ils vont simplement vous rappeler à l’ordre. Mais s’ils sentent que tout ça n’est pas juste un dérapage ou si vous êtes coutumier du fait, ils vont embarquer tout le monde pour que la nuisance cesse, pour que vos voisins puissent dormir tranquilles. Et j’imagine que dans des cas extrèmes qui doivent être rares, on peut avoir des ennuis avec la justice. 

La liberté est une valeur fondamentale et pourtant au nom du vivrensemble, on s’impose des restrictions à son exercice.

Vous voyez sans doute où je veux en venir. 

Vous savez, si j’avais beaucoup d’argent, je monterais un journal. Je trouverais un rédacteur en chef, et je lui dirais que la ligne éditoriale, c’est de se moquer des blondes, des vieux et des gros. Je lui dirais que pour faire bonne mesure, il faudrait de temps en temps se moquer des rousses, des jeunes et des maigres, mais vraiment, sur les blondes, les vieux et les gros, on ferait un pillonnage d’enfer. On ferait des bonnes grosses blagues bien potaches. On ferait un numéro spécial sur Brigitte Macron, on proposerait à Bolsonaro de devenir rédacteur en chef le temps d’un numéro, cet homme doit bien avoir quelques bonnes blagues à partager avec nous.

Pour monter un tel journal, il faudrait que je torde toutes mes valeurs morales, mais intellectuellement, ce serait intéressant de voir au bout de combien de temps, ça créerait une réaction.  

Cette expérience, elle a eu lieu au début du siècle je crois. Ces dessins où on présentait des gens avec des nez crochus. Est-ce qu’on a oublié ? Visiblement on a oublié. Ca fait des années que certains de nos médias pillonnent une partie de la population francaise. Si encore, ils le faisaient pour informer, pourquoi pas, mais je n’ai pas la naiveté de penser que c’est le cas. On peut bien faire la différence entre une journaliste sérieuse comme Raphaelle Bacqué qui écrit un livre sur “La communauté” et d’autres qui sont là pour remplir l’espace, créer le buzz, stimuler l’audience, flatter les bas instincts, assurer la rentabilité de certains médias dans une économie difficile au milieu d’une offre pléthorique, et au final, détourner l’attention de nos hopitaux, de nos EHPAD, du cancer qui ronge une partie de nos forces de l’ordre.

Depuis des années nous sommes engagés dans une expérience au long cours, l’équivalent médiatique de la torture à la goutte d’eau. Et ces mêmes médias sont évidemment très forts pour nous faire penser que limiter la liberté d’expression d’une quelconque façon ce serait céder à l’islamisme. C’est comme si votre voisin avait fait le constat qu’il pouvait faire du bruit toute la nuit sans être inquiété au nom de sa liberté et qu’il avait du coup décidé de transformer son appartement en boîte de nuit. 

Moi aussi je trouve ça bien qu’en France, on ait le droit de s’exprimer, de dénoncer et même de se moquer. Ce que je trouve déplorable, c’est qu’au nom de la liberté d’expression, on ait laissé s’installer des comportements qui s’apparentent à du harcèlement et qui au final, détruisent notre tissu social et nuisent à notre unité nationale. Je trouve qu’au fond, nous ne mesurons pas assez la valeur de cette unité nationale.

J’ai longtemps pensé que le gouvernement, sans doute trop occupé au travail nécessaire sur un certain nombre de réformes de fond, vit dans sa bulle et néglige beaucoup la dégradation du climat social dans notre pays, et même la gestion courante de ce climat social qui devrait parfois imposer de temporiser. J’ai longtemps pensé que c’était sans doute une erreur de débutant, une erreur que malheureusement, on finira sans doute par payer très cher. 

Mais je commence à me demander si en réalité il n'y a pas autre chose. Je commence à me demander si certains médias amis du pouvoir n’ont pas décidé pour soutenir Emmanuel Macron de détourner l’attention des problèmes sociaux, en distillant le poison selon lequel tout ça c’est la faute des Musulmans. Il faut dire c'est vendeur aupres d'une certaine partie de la population. Ils ont joué avec le feu, ils continuent à le faire.

Les médias, je le dis depuis longtemps, et c’est un peu mon domaine, sont devenus un problème dans notre pays. Il y en a trop, ils ont des économies trop fragiles, ils sont obligés de faire de la surenchère, du buzz comme on dit qujourd’hui, au détriment d’un travail de fond. Une heure de plateau avec des gens qui s’invectivent comme au café du commerce, coute infiniment moins cher que d’envoyer une équipe faire un travail d’investigation pour rendre compte de la complexité du monde. Et je ne vous parle pas de ce qu’on observe trop souvent, des titres racoleurs qui cachent des articles plus complexes... sauf que beaucoup de gens s’arrêtent au titre. 

L’économie des médias devrait etre repensée. Ceux qu’on soutient financièrement devraient avoir à rendre des comptes sur leurs équilibres éditoriaux, comme le fait France Televisions. Dans un pays comme le nôtre, on est capables d’organiser ca, sans que ca vire au procès politique. La première étape de ce processus serait de se rendre compte qu’il y a là, du côté des médias, un problème.

Tout ça commence à menacer sérieusement la stabilité de notre pays, mais on n’ose pas s’y attaquer de peur d’être traité de mini-despote. Ca me fait sourire parfois, je vis dans un pays qui n’est pas une démocratie, et quelle tranquilité d’esprit de se dire que Mohamed bin Zayed n’a pas à se préoccuper de ce qu’on pense de lui, ou d’être réélu. Quelle tranquilité d’esprit de se dire que cet homme n’a qu’à se préoccuper de prendre les bonnes décisions au bon moment et qu’il est sur le temps long. 

C’est évident qu’Emmanuel Macron a annoncé sa loi sur le séparatisme en fonction de la prochaine présidentielle, et il a en effet attendu la sortie de l’été alors que les gens étaient aussi détendus que possible. Sur le timing, ça aurait pu passer. L’erreur, ça a été de laisser Darmanin, Schiappa et Blanquer aller faire le service après-vente, alors qu’il aurait fallu laisser retomber la pression. Je tremble encore de rage en pensant à Schiappa déblatérer ses aneries sur la “polygamie de fait” et rire comme une cruche en disant aux gens que bien sûr, elle ne visait pas les poly-amoureux. What the fuck. J’aurais aussi sérieusement voulu remonter les cloches de Darmanin lorsqu’il s’est lancé dans son commentaire sur les rayons ethniques des supermarchés... Mais enfin, se rend-il compte qu’on attend du ministre de l’intérieur du leadership et de la hauteur, et pas ce bavardage, ces considérations de café du commerce. A-t-il seulement pensé que justement ces rayons sont au contraire une preuve d’intégration, la preuve que des Francais quelles que soient leurs origines, font des couscous, des sushis, du curry thai et du poulet yassa.

L’ethnocentrisme de ce gouvernement, son incapacité à voir le monde d’un autre point de vue que le sien, est problématique. On n’est pas obligé d’être d’accord avec ces points de vue, mais surtout lorsqu’on est à la tête d’un ministère régalien, on devrait avoir au moins l’obligation de les comprendre. 

C’est vraiment fascinant de voir qu’après plus de 3 ans au pouvoir, Emmanuel Macron n’a toujours pas réussi constituer une équipe qui tient completement la route, et en particulier il n’a toujours pas réussi à s’entourer de quelqu’un qui comprend les exigences de la communication gouvernementale. A ce stade, c’est une faute. Et je ne suis pas loin de penser que cette faute a couté la vie de Samuel Paty.

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