Hymne à la joie



Il faut bien l’avouer, depuis des mois, je regarde le monde avec un peu de distance. J’en profite d’autant plus que j’espère que ça ne va pas durer. 

L’une des choses qui m’intéresse beaucoup désormais, c’est le rapport qu’ont les gens à la joie. Ça me fascine de voir à quel point notre société désormais voit la joie d’un œil un peu suspect. Il n’y a rien de tel pour s’attirer des regards désapprobateurs que de faire la fofolle pour donner un moment de joie à un enfant. J’ai l’impression que même pour rire aux éclats, désormais il faut un mot d’excuse. Les grincheux ne sont jamais loin car peu à peu, ils gagnent du terrain.

Pour tout vous dire, cet article avait commencé comme un post sur Facebook pour partager l’excellent TED Talk d’Ingrid Fetell Lee. Spontanément, j’avais écrit ce post en anglais. Et puis je m’étais arrêtée. Je m’étais rendu compte que j’avais beaucoup de choses à dire sur la joie, et surtout, il m’a semblé que c’était beaucoup plus pertinent d’écrire en français parce qu’il faut bien l’avouer, la disparition progressive de la joie, c’est un problème surtout en France. Et ce n’est pas, à mon avis, le moindre des problèmes que connaît notre pays. 

Dubai, en comparaison, est plein de gens qui ont connu des tragédies, des guerres, la prison, l’exil, la misère, soit directement, soit à travers la mémoire de leurs parents. Ce n’est pas à eux qu’on a besoin d’apprendre les vertus de la joie, même si trop souvent, les gens à Dubaï se contentent de ces moments de joie très transitoires, les multipliant, plutôt que d’essayer de donner un sens à leurs vies. Dans une ville comme Dubai, ou Beyrouth, les gens vivent comme si à nouveau, demain, tout pouvait s’arrêter. Ecologiquement parlant, c’est désastreux, mais peut-on leur en vouloir, ferait-on autrement si on était à leu place.

En tant qu’ancienne dépressive, je connais certainement mieux que beaucoup de gens la valeur de la joie, cette émotion positive, aussi brève qu’intense. En tant qu’ancienne dépressive, je sais que la joie qu’on peut tirer d’une glace au chocolat qui vous fait envie, ou celle de se dire “What the fuck! J’ai envie de faire du ski, tant pis si ça me coûte une blinde”, cette joie-là, en réalité, elle n’a pas de prix. Elle ne résoudra pas vos problèmes, mais elle peut momentanément vous sauver de l’abîme. Cette joie-là est un acte de résistance, c’est toujours ça que la tristesse n’aura pas. 

Bien sûr, ce serait une erreur de penser que cette joie suffit. Ces joies qu’on trouve dans la consommation de nourriture ou d’objets, au contraire, peuvent devenir un piège si on en devient dépendant, si on en est dupe, si on ne fait pas en parallèle les changements plus profonds qui s’imposent pour remettre sa vie sur la bonne voie et pour être plus heureux.

Tout ça, je le sais. Je devrais peut être écrire un livre sur la question.

Mais ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir parfois des parents qui ont oublié pour leurs enfants, les vertus de la joie. 

Mes principes éducatifs, il faut dire, sont beaucoup basés sur la joie. Je n’hésite jamais à sortir un gâteau au chocolat de mon chapeau quand je sens un coup de mou. Je sais tout ce que le gâteau au chocolat des mercredis chez ma grand mère a fait pour moi. Et j’emmène mon fils régulièrement chez McDo aussi (contre tous mes principes écolo) parce que je sais qu’on y connaîtra un moment de joie et de complicité, grandement aidés en ca par le jouet du Happy Meal qui pour nous porte rudement bien son nom.

Je crois que c’est essentiel de faire connaître aux enfants la puissance de ces petits moments de joie. Ce n’est pas être faible, pour un parent de céder dans un moment de moins bien, c’est au contraire, apprendre à ses enfants que face aux emmerdes de la vie, on peut lâcher momentanément, faire une pause, s’enfiler un Magnum, et ensuite, repartir au front. Du moment qu’on ne pense pas que le Magnum, seul, va suffire à résoudre vos problèmes.

Ca fait des années que je tiens sur cette base au fond d’une tranchée, en attendant que ma vie rentre dans une zone de vents plus favorables (et je travaille dur pour ça par ailleurs).

Ca fait des années aussi que j’observe régulièrement que mon comportement suscite parfois de la réprobation, y compris de mes proches. On me reproche, sans parfois le dire, de dépenser des sous pour des choses “superflues”. J’imagine qu’à l’occasion, on fait le même reproche aux chômeurs. Moi, j’ai l’impression que justement dans ces moments difficiles, ces dépenses “superflues” sont en réalité essentielles. Un peu comme lorsque Churchill fut invité pendant la guerre à réduire les dépenses liées à l’art et à la culture et qu’il répondit “Alors pourquoi nous battons-nous ?” Ca me semble essentiel justement pour continuer à se battre de garder la mémoire de la joie parce qu’elle vous aide à savoir pourquoi justement vous vous battez.

Mais dans un monde où il faut désormais être parfait, on ne s’autorise plus ce genre de truc. On n’autorise plus ça à nos enfants, il faudrait être parfait tout le temps. 

Cet été, à la faveur d’un voyage en train avec mon fils, j’ai surpris le regard de ces enfants sur nous. Il m’a troublée, ce regard. Mon fils était en train de rire aux éclats parce que je le chatouillais quand j’ai vu ces enfants qui nous regardaient. C’était un frère et une sœur, assis sagement en face de leur mère, en train de grignoter des quartiers de pomme dont je ne doutais pas une seconde qu’elles étaient bio.

Pendant tout le trajet, je les avais observés du coin de l’oeil, ces deux gamins. La fille en particulier qui était déjà presqu’une adolescente m’avait semblé être d’une intelligence très supérieure à la norme mais d’une immaturité émotionnelle assez frappante.

Et puis à un moment donné, à ce moment précis où mon fils et moi, nous étions dans la joie, j’avais surpris leurs regards sur nous. 

Ils nous regardaient avec cette expression qui, oui, m’a troublée. L’honnêteté me pousse à dire que je ne sais pas ce que cette expression voulait dire. Même chez des enfants assez jeunes, on sent parfois la force du jugement face à une mère (moi) qui laisse son enfant troubler le silence qui règne désormais dans les rames de la SNCF, qui l’y encourage même.

Il y a quelques mois, il y avait eu ce gamin de 5 ans dans un cinéma qui avait fait une remarque désobligeante suffisamment fort pour que je l’entende, sur le comportement de mon fils qui jouait sous ma surveillance en attendant que le film commence. A l’époque, ca m’avait soufflée, la force du jugement chez un enfant aussi jeune. J’étais contente de ne pas être celle qui paierai plus tard les séances de psy de ce gamin.

Ces enfants dans le train, eux, n’avaient rien dit, mais ils n’en pensaient peut-être pas moins. Ou alors, ce regard neutre avait-il traduit une pointe d’envie, l’envie d’avoir une mère qui les laisse se comporter ainsi, je ne sais pas.

Les regards désapprobateurs que je me coltine régulièrement, le jugement manifeste de certaines personnes dont occasionnellement mon ex-mari face à la “mère faible qui cède aux caprices”, je m’en tamponne. La justice émirienne m’a déjà pris la garde de mon fils pour la confier à son père (ce qui dans un pays musulman confine à l’injure publique), qu’est ce qu’on pourrait bien me faire d’autre ? 

Je n’ai pas fait un enfant pour qu’il soit bien élevé au point d’être dépressif, j’ai fait un enfant pour qu’il soit heureux, pour qu’il rit aux éclats, pour qu’il se dise qu’il y a un problème s’il vit une vie qui ne lui donne pas régulièrement l’envie de rire aux éclats. J’ai fait un enfant pour qu’il fasse plus tard un truc qui lui plaise, pour qu’il fréquente des gens qui le rendent heureux. C’est pour ça que j’ai fait un enfant.

Et si certains ne le comprennent pas, je veux bien écrire des articles pour leur expliquer, mais au-delà de ça, point de compromis. 

Parfois, je vois les enfants des autres, et ça me fait d’autant plus de peine que, sur le coup, je ne peux rien dire. Qui je serais pour parler, je ne suis même pas psychologue. Je suis une femme qui a survécu non seulement à une dépression aigüe mais à un état dépressif qui m’a handicapée l’essentiel de ma vie. Malheureusement en la matière, il n’existe pas à ma connaissance de valorisation des acquis de l’expérience. Et pourtant, j’en aurais des choses à dire...

Parfois je vois aussi des adultes qui auraient bien besoin de mon aide, même si “sur le papier”, leur situation est bien plus enviable que la mienne. Ces gens doivent à l’occasion s’inquiéter pour moi, pour ma situation matérielle et émotionnelle. Si je leur exprimais l’inquiétude que je ressens pour eux, ils me diraient peut être que je devrais plutôt m’occuper de mes problèmes. C’est vrai que j’en ai des problèmes. Mais pas au point de ne pas voir ceux des autres.

Et puis en réalité, avec ma méthode, je suis devenue un cafard. Il parait que les cafards peuvent résister à tout, même aux incendies. Et si j’ai survécu à ma dépression, à mon divorce aux Émirats, à la mort de mon père, à trois licenciements, aux connasses qu’on peut croiser occasionnellement à Dubaï et à cet été de merde qui se termine, c’est vraiment que je peux survivre à tout. 



PS Sinon, joie est aussi, je vais sans doute vous l’appendre, une marque de vêtements américaine, à qui j’ai honteusement emprunté le logo pour illustrer cet article.

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