A propos du documentaire d'ARTE "La guerre des princes"
Ces derniers jours, Arte a diffusé un documentaire « La guerre des Princes » qui traite du Moyen Orient et de la rivalité entre les princes d’Abu
Dhabi, du Qatar et d’Arabie Saoudite. Si, de loin, ce documentaire peut sembler impartial et objectif, en y regardant de plus près, il est évident qu’il ne l’est pas.
Il me semblait important pour la clarté du débat en France d’offrir un autre point de vue, le mien, celle d’une Française expatriée qui vit depuis
une dizaine d’années à Dubaï et qui s’intéresse avec passion à l’Arabie Saoudite depuis 2-3 ans.
D’abord commencons par dire qu’Andreas Krieg est un chercheur qui intervient de manière répétée et marquée pour le Qatar. En l’occurrence
je n’ai rien contre les chercheurs qui ont raté une vocation de lobbyiste, mais je pense qu’il y a une façon intelligente de peser sur la réflexion et les débats. Dans le contexte politique
actuel de rivalité entre princes, je pense qu’on peut éclairer la situation de façon relativement objective, et même prendre partie pour un camp, sans pour autant noircir le tableau ou caricaturer
l’autre camp.
Mais visiblement ni Andreas Krieg, ni Dexter Filkins du New Yorker qui est également interviewé ne partagent cette ambition d’une certaine finesse d’analyse.
Le point de vue développé dans le documentaire est que l’embargo du Qatar serait une affaire d’ego, Fatiha Dazi-Heni parle de “gamins gâtés”.
Le documentaire dans son ensemble voudrait nous faire croire que tout ça c’est une histoire de mecs qui “se tirent la bourre”. Le méchant MBS et le méchant MBZ avec leur passion
pour les armes et la domination qui s’en prennent au gentil Sheikh Tamim alors que celui-ci ne se préoccupe que de sport et de faire le bien de l’humanité, en quelque sorte.
C’est évidemment un peu plus compliqué que ça.
Le documentaire mentionne que c’est du printemps arabe qu’a germé la scission entre les deux camps. C’est sans doute un peu vrai, mais en même temps, le
printemps arabe à mon avis n’a influencé les choses qu’à la marge. Aucun de ces dirigeants n’a vraiment craint pour son régime, pas le Qatar, pas les Emirats, pas même l’Arabie
Saoudite. Il y a sans doute, dans chaque camp, une volonté issue du printemps arabe de servir de locomotive pour le reste du monde arabe, et la scission est justement le résultat du fait que cette volonté
s’exprime différemment de part et d’autre.
Au-delà du printemps arabe, il y a aussi d’autres facteurs. L’émergence de Daesh a sans doute marqué MBZ, tandis que l’analyse de MBS semble davantage
basée sur la situation financière du royaume, sur le constat de ses potentialités non exploitées et sur le constat que l’extrémisme religieux est un frein substantiel au développement
économique du royaume. Sheikh Tamim, lui, faisait le constat de l’isolement relatif de son pays dans la région, s’est rapproché ces dernières années de la Turquie d’Erdogan.
Ce faisant, il a accentué l’isolement de son pays dans la région. La scission vient à mon avis de facteurs beaucoup plus anciens, beaucoup plus profonds, que le documentaire ne mentionne pas, j’y
reviendrai.
Pour commencer, il faut rappeler quelques ordres de grandeur. Face à l’Arabie Saoudite, le Qatar c’est peu de chose, peanuts, comme on dit en langage familier. L’Arabie
Saoudite est un pays grand comme trois fois la France alors que le Qatar est une principauté de la taille de l’Ile de France. L’Arabie Saoudite compte 33 millions d’habitants (dont environ 20 millions
de Saoudiens), le Qatar compte 2,7 millions d’habitants (dont seulement 11% sont Qataris). Dire qu’il y aurait une rivalité entre le Qatar et l’Arabie Saoudite c’est comme dire qu’il y
aurait une rivalité entre la France et Monaco. Ça ne tient pas. J’ai le souvenir qu’un diplomate saoudien a récemment parlé de “problème périphérique”
pour parler de l’embargo du Qatar et c’était là, à mon avis, un avis objectif plus que de la condescendance.
Le documentaire mentionne à un moment donné « la haine entre Tamim Al Thani d’un côté et MBS et MBZ de l’autre ». Je ne crois
pas du tout que MBS ait de la haine pour Tamim Al Thani. J’observe MBS depuis 3 ans, j’ai lu comme tous ceux qui s’intéressent à la région des articles relatant des projets d’envahir
le Qatar à l’été 2017 et pourtant je ne vois pas sur quelle base MBS aurait de la haine pour Tamim Al Thani.
MBS parle rarement du Qatar dans ses allocutions publiques, mais il a spontanément évoqué l’avenir du Qatar lors de sa prise de parole au deuxième Davos
des sables. Il a évoqué un avenir prospère pour la région dans son ensemble, y compris pour le Qatar, passant rapidement sur les problèmes actuels comme s’ils étaient juste une
péripétie de l’histoire. S’il avait de la haine, il aurait été beaucoup plus corrosif.
A vrai dire, connaissant un peu MBS pour l’avoir beaucoup observé, je n’ai vu qu’une fois MBS manifester ce qui semble être de la haine à l’égard
de quelqu’un. C’était à l’égard de Erdogan à l’occasion du sommet du G20 qui avait lieu quelques semaines après le début de l’affaire a Khashoggi. Alors
qu’il se préparait pour la photo officielle, MBS avait eu ce mouvement d’humeur, consistant à détourner le regard pour éviter de regarder Erdogan qui passait devant lui. Oui, là,
il devait y avoir de la haine. Et d’ailleurs, MBS reproche peut être à Tamim un manque de discernement qui a poussé celui-ci à se rapprocher de la Turquie d’Erdogan justement plutôt
que de faire bloc avec les autres pays du Conseil de Coopération du Golfe, mais de la haine, vraiment ça m’étonnerait.
La réalité est que le leadership saoudien a un désaccord de fond avec le Qatar, autour du financement d’organisations islamistes, accusations sur lesquelles
je remarque que les Qataris ne répondent jamais vraiment. Il se trouve qu’à un moment donné de leur histoire les Saoudiens ont pour différentes raisons eu une stratégie un peu similaire
à celle des Qataris aujourdhui. Par humanisme ou par intérêt, ils ont accueilli chez eux des islamistes chassés d’autres pays de la région. Par humanisme ou par intérêt,
ils ont consacré une partie de la manne pétrolière des années 70 et 80 à financer des organisations religieuses sectaires. Ils ont mis relativement longtemps à voir les effets indésirables
de cette diplomatie religieuse à l’étranger, mais ils se sont rendus compte plus rapidement des troubles que ces islamistes étrangers ont créé chez eux (le prince Saud qui a été
pendant 40 ans le ministre des Affaires étrangères évoque ce point lors d’une interview avec la télévision américaine).
Bien sur, le mea culpa est discret. Dans une interview à The Atlantic lors de sa tournée américaine, interrogé sur la question, MBS assume et défend
l’idée que c’était une autre époque, on luttait contre le communisme. En tout cas, même s’ils ont mis longtemps à réagir et à prendre le problème à
bras le corps, la politique a aujourd’hui changé. Sans doute en partie parce que les finances du Royaume s’assèchent au rythme où s’assèchent les champs de pétrole, sans
doute aussi parce MBS a d’autres projets en tête pour lesquels cet argent serait bien utile.
C’est donc sur la base de leur propre expérience que les Saoudiens jugent les choix du Qatar.
Si le leadership saoudien se préoccupe de ces aspects politiques, en revanche parmi le peuple saoudien qui s’exprime sur les réseaux sociaux, on sent qu’il
y a un agacement d’une tout autre nature vis à vis du Qatar. Les Saoudiens sans doute galvanisés par l’arrivée au pouvoir de MBS et par son ambitieuse Vision 2030 en ont assez qu’un petit
pays comme le Qatar leur fasse de l’ombre sur le plan international, et notamment sur le plan sportif, surtout qu’ils ont aussi le sentiment que par le biais d’Al Jazeera, le Qatar fait regulièrement
la leçon à l’Arabie Saoudite et à ses alliés. Pour ces Saoudiens empreints de nationalisme, le Qatar avec Al Jazeera et BEin, c’est un peu le “fayot de la classe”, celui
qui fait de la lèche à l’Occident comme le fayot de la classe fait de la lèche à la maîtresse. Le Qatar étant comme l’Arabie Saoudite un pays musulman issu de la culture
tribale, les Saoudiens ordinaires voient ça comme une forme d’hypocrisie d’autant plus intolérable qu’elle vient d’un pays dont ils estiment que face aux critiques de l’Occident,
il devrait montrer de la solidarité.
Dans une région qui ne maîtrise pas complètement les fondamentaux du droit de la propriété intellectuelle, pour certains, le sport à la télé
devrait sans doute être gratuit. Et en tout cas, ils n’imaginent pas enrichir le richissime Qatar pour pouvoir regarder leur sport préféré à la télé. Ce serait aussi inconcevable
pour eux que de devoir payer un loyer pour loger dans l’appartement d’un cousin richissime. Pas de ça entre nous, on est en famille, en quelque sorte.
Aux Émirats, l’animosité vis à vis du Qatar est sans doute bien différente. L’émirien moyen, sauf à être ultra-nationaliste,
n’a pas d’animosité primaire vis à vis du Qatar, cet agacement, cette jalousie qui existent sans doute à grande échelle chez les Saoudiens semble très minoritaire chez les Emiriens.
Doha aspire à devenir une concurrente de Dubaï mais elle est encore très loin d’y arriver tout de même.
Il est évident qu’il y a une concurrence entre les villes côtières du Golfe, concurrence économique mais aussi concurrence politique (entre Abu Dhabi
et Doha, c’est à qui sera le plus dans les petits papiers des Etats-Unis mais aussi, roulements de tambour, de la France) mais elle n’explique pas la haine qui semble effectivement exister entre le leadership
à Abu Dhabi et le leadership a Doha.
Pour commencer à comprendre, il faut rappeler qu’au moment de la création des Emirats, le Qatar a été invité à se joindre aux autres Émirats
mais ils ont préféré faire cavalier seul. Il me semble que ça a laissé des traces, il me semble qu’il y a peut être de longue date, en tout cas tel que c’est perçu
par le leadership emirien, une forme de condescendance de la famille Al Thani vis à vis des autres familles régnantes, une condescendance que la famille régnante d’Abu Dhabi aura peut-être
mal pris.
Vu la violence des attaques contre la Sheikha Mozza sur certains comptes Twitter proches du pouvoir à Abu Dhabi, on peut même se demander s’il n’y a pas eu des
histoires plus personnelles. Je n’ai aucun élément pour étayer cette hypothèse, mais parfois, constatant que MBZ et la Sheikha Mozza ont presque le même âge, je me demande si on
n’a pas envisagé là une union à un moment donné et si finalement le père de la Sheikha, l’opposant réformiste Nasser Al Missned, n’a pas préféré
donner la main de sa fille à Hamad Al Thani, devenu Sheikh Hamad plutôt qu’à Mohamed Al Nahyan, devenu MBZ. C’est le Moyen Orient, tout est possible et les haines peuvent parfois être
tenaces.
En tout état de cause, c’est intéressant de voir le rôle que la France joue dans ce contexte. Les Al Thani sont francophiles et francophones, c’est de
notoriété publique. Sachant cela, c’est assez frappant de voir l’application que met MBZ, comme son père avant lui, à se rapprocher de la France. Il y a eu, c’est évident,
un bon fit avec Emmanuel Macron, mais ça n’explique pas tout. Les investissements des Émirats en France et en particulier dans le domaine culturel, investissements de prestige comme le Centre Sheikh Zayed
bin Sultan al Nahyan dans l’aile Sully du Pavillon de l’horloge, ou comm e le théâtre impérial de Fontainebleau détonnent un peu. Certes, tout le monde a sans doute à l’esprit
que la France a un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, certes les Émirats ont sans doute compris à quel point la culture tenait au coeur des Français, peut-être
espèrent-ils en retirer un savoir-faire alors que la culture est un axe fort pour le développement de l’attractivité touristique des Emirats, mais il y a peut être autre chose.
Pour qui ne connaît pas le personnage, je trouve que le documentaire d’Arte fait un portrait caricatural de Mohamed bin Zayed. C’est vrai, c’est un militaire,
c’est vrai, il a une passion pour le matériel militaire, c’est vrai qu’il tient les Émirats d’une main de fer. Mais il me semble dommage de le réduire à une caricature, de
le présenter comme une sorte de Robocop oriental à la mâchoire serrée.
L’honnêteté me pousse à reconnaître que Mohamed Bin Zayed se semble pas beaucoup se préoccuper du sort de l’importante communauté
d’expats de Dubaï, toutes nationalités confondues. Dubai souffre ces temps-ci des conséquences conjuguées de l’embargo du Qatar et de celui de l’Iran. Ca ne semble pas perturber
outre mesure le leadership emirien, MBZ encore moins que Sheikz Mohamed. Qui sait, ils y voient peut-être l’occasion de se débarasser de toute une partie de la communauté expatriée qui n’était
pas réellement attachée au pays. C’est dans l’adversité qu’on reconnait ses vrais amis, comme on dit. Je ne pourrais pas leur donner entièrement tort si telle était leur
stratégie. Le cas de Matthew Hedges, cet Anglais un peu naïf incarcéré quelques mois sur ce qui semble être un malentendu, n’a sans doute pas non plus empêchéMBZ de dormir.
C’est vrai qu’on le voit rarement parmi nous, MBZ. Les seuls étrangers qu’il semble fréquenter, à en juger son compte Instagram, ce sont des visiteurs prestigieux qui viennent effectivement
de l’étranger.
Mais en même temps l’honnêteté me pousse aussi à reconnaître que MBZ semble beaucoup se préoccuper de son peuple. On le voit souvent tout
sourire, tantôt avec les anciens, tantôt avec la jeune génération. Il a un vrai talent avec les enfants aussi. Il va rendre visite aux soldats blessés au Yémen. J’ai aussi en tête
le discours d’Emmanuel Macron à la communauté française de Dubaï alors qu’il venait de rencontrer MBZ pour la première fois. Emmanuel Macron avait visiblement été
impressionné sinon charmé.
MBZ n’est sans doute pas un enfant de cœur, il a sans doute des parts d’ombre comme tout le monde, une obsession sécuritaire qui fait notamment que Skype est
interdit aux Emirats, mais il a aussi un vrai charisme. Et il faut reconnaître à MBZ que l’obsession sécuritaire a permis de faire en sorte que les Emirats soient épargnés par le terrorisme.
MBZ est assurément un personnage plus complexe que ne l’a laissé pensé le documentaire d’Arte qui fait sans doute partie de cette gueguerre médiatique un peu stérile qui consiste
à caricaturer les personnages plutôt que de parler du fond. Avec sa diffusion sur Arte, nul doute que le Qatar a marqué un point. Mais honnêtement qu’en est-il du fond?
MBS et MBZ ne sont pas des frères siamois mais ils sont d’accord sur un principe majeur : le progrès du monde arabe viendra du développement économique
dont la stabilité politique est une condition sine qua non, une stabilité politique qu’en l’état actuel du monde arabe la démocratie garantit rarement. Connaissant un peu les réalités
du monde arabe, je crois que ça se tient. Je ne crois pas que ni MBS, ni encore moins MBZ se soient fixés l’objectif de faire passer leur pays à la démocratie de leur vivant. Mais en réalité,
même si c’est dur pour nous Français de l’accepter compte tenu de notre propre histoire, une monarchie stable est sans doute le chemin le plus sûr pour aboutir in fine à une démocratie stable.
Et même si on ne peut s’empêcher de se demander si la violence du gouvernement égyptien est toujours bien nécessaire, même un pouvoir autoritaire
est parfois le chemin le plus sûr vers le développement. Ces derniers mois, j’ai fait une expérience qui me semble révélatrice, j’ai demandé à une connaissance égyptienne
ce qu’elle pensait du pouvoir en Égypte, de la violence. Cette Egyptienne, c’est une mère de famille, une femme intelligente, forte, éduquée, posée. Elle a commencé par
soupirer, et puis elle m’a dit “L’Egypte c’est un pays compliqué. Ce n’est pas tranquille comme ici (nous étions à Dubaï) l’Egypte c’est un pays où
il y a besoin d’un chef, quelqu’un qui va dire “Non, toi tu te tais, on va faire comme moi je dis” Sinon ça ne marche pas.” Elle exprimait exactement là, mon propre sentiment sur
l’Egypte, pays dont je perçois à distance depuis Dubaï, toute la complexité, tout le potentiel et en même temps toute l’énergie un peu brouillonne.
Lorsqu’on connaît un peu le monde arabe, il faut bien reconnaître que même si on souhaite à tous les peuples de pouvoir décider pour eux mêmes,
il faut bien reconnaître que sur le chemin de la démocratie, tous les peuples n’en sont pas au même stade. Il y a ceux qui ne sont pas intéressés collectivement par la démocratie,
tant elle est loin de leur culture, tant la majorité silencieuse trouve ça très bien de ne pas avoir à s’occuper de la marche du pays. Tant qu’on peut commercer sereinement... Les Saoudiens
font clairement partie de ceux-la, les Emiriens aussi. Et puis il y a ceux à qui les Américains ont imposé la démocratie (ou disons, des éléments de démocratie) de manière
artificielle. Le Koweït et l’Irak. Il y a la Syrie qui peut être aurait été prête pour se lancer dans l’aventure de la démocratie mais à qui on n’en a pas donné
l’occasion. Il y a la Libye, qui navigue en plein chaos, il y a le Liban et sa démocratie dysfonctionnelle. Et cætera, et cætera.
Contrairement à l’Occident pétri d’idéaux, l’Arabie Saoudite et les Émirats ont sur ces sujets une approche réaliste. Leur ambition
consiste essentiellement à ne pas laisser des idéologies islamistes populistes prendre de l’ampleur au point de menacer la stabilité de la région.
D’ailleurs, c’est sur ce point précis que le pack saoudo-émirien s’est beaucoup écharpé avec l’administration Obama. Leur réaction
au moment de l’arrivée de Trump était à la mesure de leur soulagement de n’avoir plus à faire ni à Barack Obama, ni à Hilary Clinton, par lesquels ils se sentaient méprisés.
Face à eux il faut bien reconnaître que la famille régnante qatari joue un rôle ambigu. C’est un peu incongru d’imaginer la très élégante
famille Al Thani s’associer aux frères musulmans, sauf à penser effectivement comme le suggère le documentaire qu’ils ont choisir d’aller dans le sens du courant, par peur d’être
emportés s’ils décidaient d’y faire face. La position du Qatar serait dans ce contexte davantage une position défensive, hypocrite par nécessité, que l’expression d’une
vision à long terme.
Autre point que le documentaire d’Arte semblait aussi vouloir imposer dans la tête du téléspectateur : MBS est un ambitieux à la tête d’un
pays obsédé par l’Iran.
J’observe MBS depuis longtemps maintenant. Il me semble trompeur de dire de lui que c’est un ambitieux. MBS n’est pas quelqu’un qui a les dents qui rayent le
parquet comme on dit en langage familier. Il a certes une grande ambition pour son pays mais plus qu’un ambitieux, c’est un visionnaire, doublé, il faut bien le reconnaître, d’un assez piètre
stratège. Il va évoluer, apprendre, car l’une des choses qui le caractérisent de manière évidente, c’est sa soif d’apprendre et de s’améliorer, mais pour l’instant,
côté stratégie, il y a eu des ratés. Il est évident que sur le dossier palestinien, l’administration Trump qui avait à cœur les intérêts de la droite israelienne
bien plus que ceux des Palestiniens, a abusé de la bonne volonté manifeste de MBS, de son envie de trouver rapidement un accord de paix.
Sur l’Iran aussi, une lecture plus fine que celle proposée dans le documentaire s’impose.
Pour la jeunesse saoudienne dont MBS est en quelque sorte le grand frère, l’Iran était jusqu’à récemment un non-sujet. Pour l’ancienne génération
qui a vécu la chute du Shah, l’avènement de Khomeini et les conséquences sur la relation saoudo-iranienne, l’Iran c’est le rival historique. Mais pour la jeune génération,
l’Iran c’est un pays qui ne fait guère rêver, un pays qui inspirait à la jeunesse saoudienne des sentiments beaucoup plus tièdes que le Qatar.
Ces derniers mois les choses ont changé. C’est assez difficile pour moi de faire la part des choses tant il est difficile d’accéder à une information
objective sur la réalité de la guerre au Yémen. Mais les médias saoudiens en tout cas ont progressivement imposé dans l’esprit de la population que les Houthis dont les missiles menacent
régulièrement les villes saoudiennes du Sud et même Riyad sont soutenues par l’Iran. Le prince Khaled Bin Salman, le frère de MBS, ancien ambassadeur à Washington et actuel ministre
de La Défense, ne manque jamais une occasion de rappeler que les Houthis sont soutenus par l’Iran.
Certains semblent penser que le soutien de l’Iran aux Houthis est plus ténu que ce que les Saoudiens ne disent. Ca m’a interrogée. Il y a dans cette volonté
de lier ces deux fronts, celui de l’Iran et celui du Yémen, une opération de passe-passe et les Américains sont, d’une façon ou d’une autre, la clé de l’énigme.
Une chose qui me semble évidente est que l’Arabie Saoudite est en réalité beaucoup moins obsédée par l’Iran que certains membres bien connus
de l’administration Trump. C’est frappant de voir qu’au départ, MBS en homme de sa génération semblait se désintéresser pas mal de l’Iran. Mais progressivement c’est
comme si d’autres s’étaient chargé de faire monter la mayonnaise. On lui a demandé ce qu’il ferait si l’Iran se dotait de l’arme nucléaire, il a répondu que
dans ce cas, il se doterait lui aussi de l’arme nucléaire. Que voulez-vous qu’il réponde d’autre ? Ca semblait une réponse logique, il a du dire ça tranquillement (naïvement
diront certains), mais on est allé faire les gros titres avec. A la même époque, peut-être avait-on gentiment fait comprendre au jeune Mohamed et à son frère Khaled que s’ils voulaient
continuer à bénéficier d’un soutien au Yemen, il fallait contribuer à créer l’ennemi iranien. Sachant que l’Arabie Saoudite a tout de même des problèmes bien
réels avec l’Iran dus sans doute en partie au fait que le royaume est l’allié des Etats-Unis dans la région, MBS n’a pas rechigné, qualifiant Khamenei de “pire qu’Hitler”
dans une interview à un magazine américain, ne voyant sans doute pas où toute l’opération devait le mener.
La seule chose à mon avis qui obsède MBS c’est d’arriver à mettre son Vision2030 sur de bons rails, c’est de développer l’économie
de son pays, de faire baisser le taux de chomage, malgré l’afflux chaque année de nouveaux diplômés sur le marché sans compter les femmes qui veulent désormais travailler. L’Iran
dans ce contexte, c’est un risque géopolitique qui peut contrecarrer ses plans. L’Iran, avec ses 80 millions d’habitants et sa population formée, c’est aussi une concurrence possible pour
l’Arabie Saoudite sur le marché de l’investissement.
A vrai dire, je ne comprends pas très bien pourquoi les Saoudiens mettent autant d’énergie à trouver des capitaux étrangers, ils ont besoin de compétences
managériales de haut niveau plus que d’argent, mais ils semblent s’être persuadés que quelqu’un qui ne mettrait pas son propre argent dans une affaire ne ferait pas son boulot avant autant
d’entrain. Je leur dirais que ça dépend, tous les gens compétents n’ont pas nécessairement des capacités d’investissement.
J’espère que le monde finira par comprendre les Saoudiens en général et MBS en particulier. Faire de cet homme-là une sorte de grand méchant
loup, c’est tout de même une vaste blague. MBS est un visionnaire. Il a sans doute fait des erreurs, il s’est sans doute mal entouré (j’espère y revenir dans un article bientôt),
en dehors du plan de transition économique, il a sans doute géré ses équipes de manière approximative laissant trop d’autonomie à des gens qui eux-mêmes laissant trop d’autonomie
à d’autres gens, mais de là à penser qu’il aurait fait froidement assassiner Jamal Khashoggi, non vraiment pas.
Pour en revenir au documentaire d’Arte, j’ai pensé au départ que ce documentaire était un travail de commande tant il est favorable au Qatar. Le fait
est qu’il se conclut sur la tache indélébile que laissera l’affaire Khashoggi sur MBS et sur l’isolement de MBS au sommet du G20 de Buenos Aires (qu’est venu démentir le récent
sommet à Osaka), alors qu’il aurait été plus intéressant et plus pertinant d’ouvrir les perspectives.
Mais de façon plus réaliste, je pense que ce documentaire montre simplement qu’en dehors des Etats-Unis où Ali Shihabi se démène comme un beau
diable depuis des mois pour défendre le royaume, les Saoudiens négligent d’avoir des relais efficaces pour communiquer leur point de vue, en particuliculier en France, d’où ce documentaire
déséquilibré.
Sur l’embargo du Qatar, ce sera intéressant de voir comment les choses évoluent. Passée la stupeur initiale, tout le monde semblait avoir trouvé moyen
de s’accommoder du statu quo. Abu Dhabi reste inflexible, Dubai souffre mais en silence, Sheikh Tamim a gagné des galons de chef d’Etat, l’Arabie Saoudite a d’autres chats à fouetter.
Seuls les Américains voulaient réconcilier leurs alliés, mais que pèsent les desiderata des Américains face à la fierté arabe ?
Pourtant, les choses sont peut-être en train de se réchauffer de façon imperceptible. Sur les 5 premiers mois de l’année, le Qatar a désinvesti
près de 4,6 milliards de dollars de la bourse turque. Alors que l’alliance économique entre les deux pays prend l’eau, on peut se demander si l’alliance politique prend le même chemin
et si c’est là le signe d’un degel à venir des relations entre le Qatar et ses voisins.
Pour le reste, l’exposition universelle s’ouvre à Dubai dans un peu plus d’un an, la Coupe du Monde arrive au Qatar en 2022. Pour moi qui vis dans cette région
qui me tient à coeur, ce serait une incroyable opportunité gâchée si les deux blocs n’arrivaient pas à se réconcilier au moins pour la Coupe du Monde. Parfois, la communicante
que je suis aurait envie de leur rappeler que pour l’essentiel, ils font face en Occident à un ennemi commun que sont l’ignorance et les préjugés. Combien de gens en dehors des cercles diplomatiques
sauraient faire la différence entre un Emirien, un Qatari et un Saoudien ? Combien saurait placer Doha, Riyad et Abu Dhabi sur une carte ? Combien prête à ces pays ou à leurs dirigeants des intentions
qu’ils n’ont pas ?
Et c’est sans parler du blason de l’Islam qui aurait bien besoin d’être redoré, et de la civilisation arabo-musulmane dont on pourrait rappeler un peu
plus souvent la grandeur.
L’Arabie Saoudite a les cartes en main. Compte tenu de son influence sur la région, c’est à elle d’aplanir les différends. Force est de constater
que le roi Salman a invité l’émir du Qatar à venir assister au dernier sommet du Conseil de Coopération du Golfe. L’émir n’est pas venu, mais peut-être viendra-t-il
une prochaine fois. C’est une page qu’il serait effectivement temps de tourner.

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