Iréniste, vous avez dit iréniste ?


L’autre jour, je me suis engagée dans une conversation sur l’Arabie Saoudite avec une de mes nouvelles connaissances Facebook. Je dois dire, c’est sans doute l’échange le plus intéressant que j’ai eu depuis longtemps. Nous avons passé en revue tout un tas de choses, et c’était agréable d’avoir quelqu’un qui pas une fois n’a viré dans l’attaque personnelle.

A un moment donné, il m’a dit que je semblais avoir une approche iréniste de l’Arabie Saoudite. Je n’avais jamais entendu ce mot, je ne savais pas ce qu’il voulait dire. Je savais que mon interlocuteur avait fréquenté l’IFRI et l’INALCO. Je me suis dit que l’IREN devait être un institut de recherche concurrent, une autre chappelle en quelque sorte. J’avais l’impression d’en avoir déjà vaguement entendu parler.

Comme j’ai bien ri de mon ignorance hier matin en découvrant sur Google (mon grand ami Google et sa petite soeur Wikipedia) que l’IREN n’est pas un institut de recherche en relations internationales mais que l’irénisme est un concept philosophique, “une attitude visant à la compréhension mutuelle en se focalisant sur ce qui unit ou rapproche et en minimisant ce qui éloigne ou amène au conflit.” Wikipédia indique que l’irénisme est apparu en premier chez Leibniz.

Quand j’y réfléchis bien, mon approche ne visait pas à être iréniste, même si au fil de cette conversation, je comprends bien que mon interlocuteur a pu la voir comme telle.

Depuis plus de deux ans, je m’intéresse de près, presqu’exclusivement à l’Arabie Saoudite. Je lis des livres, des articles, je regarde des photos, des vidéos. J’ai accumulé une connaissance assez colossale de ce pays, et pourtant à l’occasion, les gens continuent à me parler comme si j’étais une femme un peu fragile à qui on aurait lavé le cerveau avec deux, trois contre-vérités. Ou alors on se dit que je suis payée pour défendre une position qu’on juge indéfendable.

Cette conversation sur Facebook m’a permis de me rendre compte que ce que je sais parce que je suis immergée depuis des mois dans la politique saoudienne, au fond n’est pas une connaissance si commune même parmi les gens qui s’intéressent aux aspects géopolitiques de la région. Peu de gens en France s’intéressent de près à l’Arabie Saoudite et encore moins le font en étant bienveillant vis à vis des Saoudiens.

Rassurez-vous, on ne m’a pas lavé le cerveau, mon cerveau est aussi sale qu’il devrait être. Sur Twitter, j’ai fait le choix de prendre le parti des Saoudiens, pas par calcul mais simplement, parce que j’estime que les Saoudiens ont besoin de voir qu’en Occident, il y a des voix comme la mienne. Mais rassurez-vous, je vois aussi tout le reste, tout ce qui ne plaide pas en leur faveur (et mon dieu, combien de fois ai-je eu le sentiment que les Saoudiens sont pour l’essentiel incapables de se défendre médiatiquement, simplement parce qu’ils n’ont pas les codes). Comment, sinon, se faire une opinion ?

Twitter m’a permis non seulement d’accéder à une connaissance plus intime du point de vue saoudien, mais aussi d’établir des relations avec quelques interlocuteurs saoudiens avec qui je discute parfois pour comprendre leur point de vue.

Twitter m’a permis par exemple de mesurer l’ampleur d’un certain populisme, d’un nationalisme pas toujours très sain, dont en revanche, je ne vois pas la trace dans les communiqués officiels ou la communication personnelle des officiels. Trump, en reprenant l’idée que Jamal Khashoggi était un “ennemi d’état” reprend une argumentation que j’ai vu parfois sur Twitter où certains rappellent que Khashoggi était dans les années 80 un ami d’Oussama bin Laden, mais que je n’ai jamais vu exprimée par aucun officiel.

Twitter m’a permis de voir ça et de poser des questions, de challenger un peu. C’est juste qu’à un moment donné, à force de challenger les Saoudiens et à force de les entendre me répondre toujours la même chose, j’ai fini par me dire “Et si c’est moi qui avait tort? Et si c’est moi qui ne voyais pas certaines choses ?”

Les Saoudiens ont une lecture des choses et dans l’univers médiatique pluraliste qui est le notre, c’est étonnant, malgré tout, que cette lecture des choses ne soit pas représentée dans nos médias. Aux Etats-Unis des gens comme le prince Turki, comme le ministre des Affaires étrangères Adel Al Jubeir ou comme Ali Shihabi et d’autres Fatima Baeshen, Hani Ukayli portent les points de vue saoudiens, défendant leur pay. En France, à ma connaissance, personne.

C’est d’autant plus dommage que de cette confrontation de points de vue, pourrait ressortir un enrichissement de la compréhension de chacun. Aux Etats-Unis, les Saoudiens font valoir leurs points de vue, mais ce sont les Iraniens qui n’ont pas voix au chapitre, rendant cette confrontation paisable de points de vue là encore impossible.

Et pourtant, c’est là un sujet qui revient souvent, l’hystérie supposée des Saoudiens vis à vis de l’Iran.

Au départ, j’étais comme vous, comme mon nouvel ami Facebook. Je me disais que les Saoudiens exagéraient. Cette stigmatisation de l’Iran existe aussi aux Emirats. Khalaf Al Habtoor, qui est un des milliardaire émirien, une figure respectée à Dubai a publié il y a quelques mois sa biographie et ça m’avait frappée à quel point il avait insisté sur ce point très tôt dans son livre. Je m’étais dit que c’était peut-être un truc qu’on disait pour faire chic, l’équivalent émirien de l’anti-américanisme primaire qu’on observe parfois en France.

Mais l’année dernière, Macron est venu aux Emirats inaugurer le Louvre, il a passé du temps avec MBZ avant de rencontrer la communauté française de Dubai, et j’avais noté, un peu étonnée, qu’il avait repris dans son discours, certains élements de ce discours anti-iranien qu’on entend. Je n’avais pas vraiment su quoi en penser, je m’étais demandé si Macron pensait sincèrement ce qu’il disait, ou si c’était au fond une forme de politesse vis à vis de nos hôtes, sachant qu’il avait dit aussi qu’il restait fidèle à l’esprit d’indépendance de la France, déterminé à parler avec tout le monde, donc sous-entendu aussi avec les Iraniens.

Dans ce contexte, pour en revenir à l’Arabie Saoudite, il y a une chose qui m’a frappée et dont les gens en Europe ne sont en général pas conscients.

Ca m’avait frappée au départ lorsque j’ai commencé à m’intéresser à MBS à quel point il semblait se désintéresser de ces histoires avec l’Iran. Il faut dire que ces histoires avec l’Iran sont perçues par la jeunesse saoudienne comme “des trucs de vieux”. Certains sont clairement beaucoup plus virulents vis à vis du Qatar que vis à vis de l’Iran, ils ont des revanches à prendre sur le Qatar, mais ils n’envient sans doute rien à l’Iran.

Pourtant, alors que MBS était le héros de la jeunesse, j’avais observé qu’il s’était tout à coup intéressé au sujet, multipliant les sorties très dures vis à vis de l’Iran. Ca m’avait interrogée. Je m’étais un peu demandée si un conseil en communication n’était pas passé par là pour souffler à MBS que le sujet était porteur, fédérateur à une période où les réformes économiques tardaient à porter leurs fruits.

Je crois que c’était bien mal connaître les Saoudiens que de penser qu’ils sont capables de tels calculs. Précisément, ils en sont capables intellectuellement, mais je ne pense pas que ce soit une stratégie de communication politique qui explique le revirement de MBS. (Je parierais plus volontiers sur l’hypothèse que MBS a une stratégie d’alliance qui laisse peu de place à une stratégie de communication politique plus souple.)

A mon avis, deux choses peuvent expliquer ce revirement.

Je n’ai pas pu m’empécher de remarquer que ces sorties très dures vis à vis de l’Iran, MBS les as surtout faites lorsqu’il était aux Etats-Unis, je remarquais que son frère Khaled, ambassadeur là-bas, les reprenait en écho. Je me demandais, je pense que c’est légitime, si l’administration Trump ne les as pas encouragés à faire ces déclarations un peu tonitruantes pour soutenir leur storytelling.

Mais je pense que ce n’est pas tout. La réalité pour les Saoudiens, c’est que les villes saoudiennes du sud du pays et même Riyadh sont devenues la cible régulière de missiles de fabrication iranienne lancés par les Houthis.

Même si ces missiles ont toujours été interceptés et qu’ils n’ont fait à ma connaissance qu’un seul mort, je pense qu’on néglige de mesurer la dimension symbolique de ces missiles, l’impact de cette menace sur la société saoudienne et sur les positions de MBS. D’autant plus que ces missiles bien réels s’accompagnent aussi à l’occasion de discours agressifs de responsables iraniens qui passent parfois sous le radar des médias européens. L’Iran est officiellement une démocratie, il y a des élections, le Laurent Wauquiez local pense-t-il tout ce qu’il dit ou vise-t-il surtout à dire des choses qui vont lui permettre de se faire élire, voire juste de se faire mousser ? Nous, on le connaît, Laurent Wauquiez, on filtre, mais un Américain ou un Saoudien saurait-il faire de même ?

Pour revenir à ses missiles, les Saoudiens n’ont aucune velleité d’expansion territoriale, leur armée est rarement intervenue en dehors de leurs frontières et jamais à ma connaissance avec la volonté de déstabiliser un pays voisin, encore moins de l’annexer. Ils sont intervenus en Syrie dans le cadre de la coalition, au Bahrein à la demande du roi pour ramener le calme au moment du printemps arabe, et ils interviennent aujourd’hui au Yemen à la demande du président Hadi, mais il est clair que l’armée saoudienne n’a pas vocation à rester au Yemen au-déla de ce qui sera nécessaire.

Globalement, les Saoudiens respectent leurs voisins d’autant plus qu’ils en attendent de même de la part de leurs voisins, aspirant à vivre en paix chez eux. Les mauvaises langues pourront dire qu’ils ont déjà suffisamment à faire pour faire face à la violence ordinaire de la société saoudienne pour trouver inacceptables des menaces qui viendraient, en plus, de l’extérieur.

Dans ce cadre, je pense que ces missiles représentent pour les Saoudiens une menace tout à fait inacceptable, d’autant plus insupportable qu’ils ont le sentiment qu’elle n’est pas prise au sérieux par leurs alliés.

Emmanuel Macron, je crois, l’a prise au sérieux. Lors de sa rencontre avec MBS en avril à Paris, il a proné une attitude mesurée, il souhaitait conserver l’accord nucléaire iranien et l’utiliser comme une base à améliorer pour y inclure notamment des clauses sur la menace ballistique, répondant ainsi aux inquiétudes de Riyadh.

Malheureusement, j’ai le sentiment que Macron a souffert d’une part d’être arrivé au pouvoir 6 mois après Trump et aussi d’autre part, du fait qu’il a dans un premier temps, un peu négligé l’Arabie Saoudite. Il faut se souvenir que l’année dernière il avait prévu de ne venir qu’aux Emirats pour l’inauguration du Louvre, et ce n’est sans doute qu’à l’insistance de MBZ (et à la mienne, je dois dire très immodestement, j’ai remis une lettre à Emmanuel Macron lors de sa visite, lui disant qu’il fallait absolument aller voir MBS, mais j’ai le sentiment, je ne sais pas pourquoi, que la voix de MBZ a pesé plus que la mienne ;) qu’il a fait un arrêt à Riyadh au retour, atterrissant malheureusement en plein psychodrame autour de l’enlèvement de Saad Hariri.

Il a cependant revu MBS en avril à Paris, et j’ai le sentiment que les deux hommes se sont bien compris, même si malheureusement Trump s’est retiré de l’accord iranien quelques jours plus tard, malgré la position de Macron et de Merkel.

Mais à voir l’enchaînement des événements ces derniers jours, j’ai le sentiment que la France pourrait revenir à la mode à Riyadh. Ca vous surprendra peut-être mais je pense que les Saoudiens se sont sentis un peu trahis par Donald Trump ces derniers jours. Les Saoudiens et MBS en particulier, ont sans doute mis beaucoup d’énergie pour compenser la perte de production iranienne suite à la mise en place de sanctions. MBS a fait un voyage au Koweit fin septembre spécifiquement pour essayer de régler un différent territorial visiblement compliqué dans le but de pouvoir lancer exploiter la zone concernée. Tout ça pour découvrir ces derniers jours que ces efforts n’étaient pas nécessaires au vu de l’ampleur des exceptions concédées pour 6 mois par les Etats-Unis aux exportations iraniennes vers la Chine et la Russie. Les Saoudiens n’avaient pas été prévenus. Trump a même poussé le vice jusqu’à remercier les Saoudiens pour la baisse du prix du pétrole et je pense que de toutes ces maladresses, celle-là restera un peu en travers de la gorge des Saoudiens.

Si on ajoute ça au fait qu’en réalité, Trump défend MBS assez mollement dans l’affaire Khashoggi, on peut se dire que les Saoudiens doivent être légitimement un peu mécontents de leur partenaire américain.

Ca m’a frappée de voir MBZ qui est le mentor de MBS, venir à Paris voir Emmanuel Macron. Ca m’a frappée de voir comment la France semble avoir attendu cette rencontre pour finaliser les sanctions dans le cadre de l’affaire Khashoggi, et comment à peine de retour dans le Golfe, MBS a chaleureusement accueilli son jeune ami Mohamed bin Salman à Abu Dhabi. Je ne peux pas croire qu’il s’agisse là d’un hasard. MBZ n’hésite pas à mon avis, à jouer les émissaires pour son jeune protégé.

Ce n’est pas parce que c’est la France, mais je me réjouis qu’il y ait au moins quelques pays qui se montrent mesuré dans cette affaire. D’ailleurs, j’observerai aussi attentivement la réaction d’Angela Merkel au sommet du G20. Posera-t-elle pour la photo avec MBS ou pas ? Angela Merkel a annoncé qu’elle ne se représenterait plus à son poste de chancellière à la fin de son mandat. Politiquement elle n’a donc plus rien à perdre, ni rien à prouver. Et après une brouille qui a mené au renvoi de l’ambassadeur d’Arabie Saoudite, l’Allemagne a récemment repris une activité diplomatique normale avec les Saoudiens. L’ambassadeur Khalid bin Bandar bin Sultan, qui est un jeune quarantenaire, le fils de l’inénarrable Bandar bin Sultan, marié à la fille d’un notable anglais qui possède le chateau d’Harry Potter, s’est d’ailleurs empressé de marquer son retour à Berlin par une interview à Die Welt dans lequel il se dit déterminé à construire une bonne relation avec l’Allemagne. L’interview comportait aussi un hommage vibrant, que je crois sincère, à MBS (Trump aurait pu s’en inspirer).

Pour revenir à mon approche de l’Arabie Saoudite, il me semble qu’on gagnerait beaucoup à comprendre le point de vue des Saoudiens, et à rompre avec un manichéisme qui ne profite à personne. Il me semble qu’on gagnerait à sortir des réflexes pavloviens que j’évoquais dans un autre post. D’ailleurs, dans un paysage médiatique pluraliste comme le nôtre, je ne peux pas m’empécher de me plaindre que je sois obligée à l’occasion de constater qu’on donne un porte-voix à Eric Zemmour, mais qu’on ne trouve pas normal de donner aux Saoudiens le droit de se défendre ou du moins de s’expliquer.

Visiblement, les Saoudiens ne peuvent pas compter sur Sonia Krimi1 pour les défendre. Malheureusement pour moi, je suis tombée sur un plateau entre Sonia Krimi et Eric Naulleau, et ça m’a donné une crise d’angoisse. Elle est mignonne, Sonia Krimi mais sur ce sujet, elle n’a pas le niveau. Si elle pouvait le reconnaître et ne pas accepter ce genre d’invitation, ce serait déjà un progrès. C’est dramatique, de nos jours, le niveau de certains plateaux télé. Parfois je me demande si on a vraiment bien fait de se lancer dans la TNT et si on ne ferait pas mieux de faire marche arrière.

Mais revenons à ces missiles car ils sont clairement une des clés de l’énigme. Les Saoudiens doivent-ils vraiment y voir la main de l’Iran ? Ces missiles sont-ils au contraire l’acte desespéré de gens qui se sentent acculés et sur lesquels l’Iran aurait en réalité perdu la main ?

Je remarque qu’il y a deux ans, les Houthis avaient donné leur accord pour des pourparlers et qu’ils ne sont pas venus à la table des négociations. Je remarque que Martin Griffiths, le négociateur de l’ONU, semble avoir un mal de chien à les convaincre de venir en Suède pour une autre tentative de médiation. Je remarque que selon les Saoudiens, les Houthis auraient envoyé un missile sur une ville saoudienne 13 heures après avoir donné leur accord pour un cessez-le-feu.

Parfois, pour le dire clairement, je me demande si la maladie mentale ou l’usage excessive de drogue n’entreraient pas dans cette équation, côté Houthis. La paranoia est clairement la maladie de la région, et elle n’est pas toujours infondée. Les Saoudiens ont peut-être tort de penser que la main de Teheran est forcément derrière ces missiles. D’ailleurs le pensent-ils vraiment ? Ou est-ce la stratégie qu’ils ont à un moment conjointement choisi d’adopter avec l’administration Trump et à laquelle ils continuent de se tenir malgré un alliance qui s’effrite ?

Je pense que pour le coup, alors que Rohani vient de faire un appel du pied aux Saoudiens, ceux-ci gagneraient à au moins envisager une nouvelle approche, une approche iréniste justement de leurs relations avec l’Iran, même s’il faut mesurer aussi le courage politique qu’il faudrait pour cela, les Saoudiens ayant été échaudés par le passé.

Les prochaines semaines vont être intéressantes.



1  Sonia Krimi est la présidente du groupe d’amitié franco-saoudienne à l’Assemblée Nationale.

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