Humain, si humain... MBS après l'affaire Khashoggi

MBS la semaine dernière a la rencontre de Saoudiens dans la province de Qassim, sous le regard du Prince Abdulaziz, ministre de l'interieur.

L’image a fini par se fixer dans mon esprit sur l’affaire Khashoggi.

MBS est sans doute plus coupable que je ne l’espérais mais sans doute aussi moins coupable qu’on ne l’imagine.

Je ne crois toujours pas qu’il ait donné l’ordre d’éliminer froidement Khashoggi, ça me paraît tout à fait incohérent avec ce que je sais de MBS. La mort d’un opposant c’est en réalité la pire chose qui puisse arriver à l’Arabie Saoudite, parce que même si Khashoggi était mort dans un banal accident de la route, on aurait soupconné le régime saoudien.

J’imagine que les résultats de l’enquête saoudienne ne devraient plus tarder maintenant, on n’a pas encore tous les éléments, on n’a toujours pas retrouvé le corps qui a pu être dissous à l’acide. Mais ce qui est sûr, c’est que la mort de Khashoggi est manifestement le fait d’un imbécile et je ne crois tout simplement pas croire que MBS soit cet imbécile.

MBS est peut-être coupable de s’être mal entouré, il est peut-être coupable d’avoir laissé cette ambiance s’installer, peut-être au départ à son initiative, ensuite sans doute un peu à son insu. Il est coupable de n’avoir pas vu que s’installait cette ambiance selon laquelle la fin justifie les moyens. Dans une très récente interview à Fox News, le prince Al Waleed a à nouveau évoqué l’existence de cette directive selon laquelle le pouvoir saoudien souhaitait voir les dissidents revenir au royaume. D’ailleurs, il a répété deux fois qu’il était en désaccord avec le principe même de cette directive, ce qui doit quand même raser un peu l’herbe sous le pied des gens qui disent qu’il n’existe aucune liberté d’expression en Arabie Saoudite.

Mais pour le reste, croyez-moi, je finis par les connaître par coeur, ces réflexes qui restent assez présents dans le monde arabe. Quelqu’un a du s’imaginer que tous les moyens étaient bons pour faire plaisir au chef. Si vous saviez comme cette mentalité m’est familière, si vous saviez combien de fois je l’ai observé dans mon quotidien, avec des conséquences heureusement beaucoup moins dramatiques.

Et pour le reste, j’imagine tout à fait ces ambiances de mecs qui ont du pouvoir, qui vivent dans une bulle et qui s’exaltent entre eux...

On parle beaucoup du sentiment d’impunité que l’Occident a donné à MBS, on parle parfois du sentiment d’impunité que le roi a donné à son fils. On ne parle jamais du sentiment d’impunité qu’a donné MBS au fil des mois à ceux qui sont aujourd’hui impliqués directement ou indirectement dans le meurtre de Jamal Khashoggi et qui étaient déjà impliqués, semble-t-il, dans d’autres affaires. C’est à mon avis la clé du meurtre de Khashoggi.

Médiatiquement l’affaire va passer, mais l’Arabie Saoudite n’en a pas fini avec cette histoire. Ils n’en ont pas fini avec l’enquête et on voit derrière leur lenteur une volonté de dissimulation, une volonté de noyer le poisson. Ceux qui sont un peu familiers avec l’Arabie Saoudite vous diront que les Saoudiens ont sans doute compris qu’en effet, il vaut mieux laisser passer la vague (malgré les gesticulations d’Erdogan qui semble ne pas avoir la sagesse de savoir quand il convient de s’arrêter), mais ces habitués du Royaume devraient sans doute aussi vous dire que sur le timing des choses, tout ça est assez cohérent avec ce qu’on observe habituellement. Ils devraient vous dire aussi que culturellement, le rapport à la mort n’est pas le même. Comme m’a dit un Saoudien, on joue tous un jeu et tout le monde connaît les règles, tu fais les bons choix tu gagnes tu restes en vie, tu fais les mauvais choix tu perds tu meurs... L’Arabie Saoudite a longtemps vécu isolée du monde et sur certaines notions, elle n’est pas encore alignée sur l’Occident, aussi étonnant et choquant que ça puisse nous paraître.

Ca va mettre un peu de temps, mais l’Arabie Saoudite, j’en fais le pari, va beaucoup apprendre de l’affaire Khashoggi. Pour eux, cette affaire est riche d’enseignements. Derrière chaque crise, il y a une opportunité.

Politiquement, on peut aussi penser qu’avec le retour dans la boucle de membres de la famille royale comme le prince Ahmed, le frère du roi Salman, ou comme le prince Turki Al Faisal qui est allé défendre son pays la semaine dernière à Washington où il a été ambassadeur, les choses vont revenir dans les clous. MBS va sans doute être mis sous tutelle quelque temps. D’ici quelques mois, on assistera peut-être, il faut l’espérer, à cette alchimie particulière entre l’énergie et la détermination de MBS et d’autres princes de sa génération, à mener des réformes absolument essentielles pour l’avenir dupays, et la sagesse de princes plus expérimentés qui sont davantage dans la continuité de la politique prudente qui a été celle de l’Arabie Saoudite depuis des décennies.

L’idéal, ce serait cette union sacrée.

Mais honnêtement, je ne sais pas qui dirigera l’Arabie Saoudite dans 2 ans, bien malin celui qui peut le prédire. Il faut s’habituer à mon avis à l’idée que MBS sera peut-être toujours là, qu’il aura dans ce cas changé, et grandi. Je crois toujours au potentiel de cet homme. Mais peut-être que MBS va s’effondrer, peut-être que son amour propre n’acceptera pas cette mise sous tutelle, cette rétrogradation, sans compter qu’il va aussi être un paria en Occident pendant un moment.

Honnêtement, le gamin me semble un peu atteint. Il me semble que ça se voit un peu sur certaines photos, il ne rayonne pas comme d’habitude, le sourire est figé, mécanique, ou alors il a carrément l’air pensif et sombre, là où avant, il aurait eu l’air rayonnant. L’affaire Khashoggi, je le crois sincèrement, a été un choc pour MBS, à plusieurs titres. Il a du voir, un peu médusé, la violence de la charge contre lui (comment aurait-il peu y échapper) et surtout, la rapidité avec laquelle certaines personnes dont il s’imaginait proche, ont pris leur distance.

Ce qu’on prend pour une absence d’empathie est sans doute en réalité une difficulté à comprendre ce qui se passe et ce qu’on lui reproche exactement. L’homme a peut-être du mal à faire le tri dans ses émotions, entre la colère, l’indignation, le sentiment de culpabilité sans doute, celui d’injustice aussi

Je le crois innocent, juste coupable d’un manque de clairvoyance sur certaines des personnes qui l’entouraient, et ça me fait de la peine pour lui de le voir comme ça, j’espère qu’il se remettra. J’espère que les bains de foule lui ont permis de mesurer qu’en Arabie Saoudite en tout cas, il reste très populaire. J’espère que ça lui a mis du baume au coeur, ça me ferait de la peine de le voir s’effondrer.

Pour le reste, son frère est revenu de Washington. Un autre trentenaire, le prince Abdulaziz, un neveu du prince Mohamed bin Nayef, est aussi apparu davantage ces dernières semaines. Je pense qu’à ce stade, ils sont là pour soutenir MBS, pour l’épauler, pour l’entourer. Mais j’imagine qu’ils pourraient aussi remplacer MBS si, vraiment, il le fallait et si on estimait qu’ils en étaient capables.

Le scénario qui me semble difficile à imaginer, c’est celui où le prochain roi d’Arabie Saoudite serait à nouveau un sexagénaire. On peut tout imaginer bien sûr, ce n’est pas comme si l’Arabie Saoudite était une démocratie où l’opinion du peuple primait, mais il me semble quand même que l’espoir est grand de voir un homme jeune accéder au trône. MBS a créé une attente, les Saoudiens se sont habitués à son énergie. Et ça va être difficile même pour ceux qui voient les effets néfastes de cette énergie, de convaincre le peuple qu’il faut prendre le risque de revenir à un dirigeant, certes plus expérimenté, mais aussi plus agé. L’alliance entre le roi Salman et son fils, sur le papier, c’était une bonne idée, même si dans les faits, cette alliance n’a pas fonctionné comme elle aurait du.

Un ami me dit depuis des semaines que tout ça au fond, c’est peut-être un complot contre MBS et qu’il faut voir à la fin à qui va profiter le crime. C’est un scénario qui s’entend, auquel personnellement, je ne crois pas tellement. Il me semble qu’une ambition de la taille de celle visant à déloger MBS pour le remplacer, se serait vue. Le seul jeune prince qui existe en Occident en dehors de MBS, c’est son frère, le prince Khaled qui a été ambassadeur aux Etats-Unis. Et je n’ai pas le sentiment qu’il fasse preuve à ce stade de l’ambition de remplacer son frère, mais je n’exclus pas que ça pourrait venir.

Lorsque le prince Faisal a obtenu que son frère Saud soit destitué pour devenir roi à sa place au début des années 60, on a vu arriver les choses de loin. L’opposition de style et sur le fond a duré des années avant que finalement Faisal ne l’emporte. Mais c’était évidemment avant les médias de masse, les chaînes d’information continue et les médias sociaux, avant que tout ne s’accélère.

Dans le contexte actuel, l’Arabie Saoudite n’a peut-être plus le luxe de perdre des années dans un duel fratricide, mais il me semble que la famille Saoud n’a pas non plus le luxe de remplacer MBS qui reste très populaire, par un autre jeune prince qui n’aurait pas été sérieusement testé et approuvé.

La période est instable, les choses peuvent tourner rapidement. Voyons comment la situation évolue.

Pour ma part, l’affaire Khashoggi m’a beaucoup appris sur l’Arabie Saoudite. Elle m’a aussi beaucoup appris sur la détestation qu’on a à l’encontre de ce pays. Je me suis trompée parfois, plus souvent que je ne l’aurais voulu, mais moins, je pense, qu’on s’imagine. Une voix en moi essaie de se convaincre que ces erreurs sont la meilleure façon d’apprendre... Je vais continuer à suivre l’affaire.

J’attends avec impatience les conclusions de l’enquête menée par les Saoudiens, même si, je le crains pour eux, l’opinion des gens est faite et ce sera difficile, quasi impossible, de convaincre l’opinion publique que MBS n’a pas commandité cet assassinat. Même MBS n’arrive pas à se convaincre de son innocence, je crois. La semaine dernière, The Atlantic a publié une interview de Johnnie Moore, qui est un des membres de la délégation évangéliste que MBS a reçue début novembre. Moore rapporte que MBS leur aurait dit “I may have caused some of our people to love our kingdom too much, and therefore to take their delegated authority and do something heinous that they absurdly thought would be pleasing.”1

Il y a dans cet aveu de demi-innocence, ou de demi-culpabilité, comme on voudra bien le voir, quelque chose qui me semble cohérent avec ce que je sais de MBS, de la sensibilité du bonhomme, du fait qu’il ne rechigne pas à reconnaître ses erreurs. Que tout ça doit lui être pénible.

Ou alors est-ce une facon de se dédouaner.

Il y a quelques semaines, je discutais de cette affaire avec une de mes connaissances et devant la difficulté à conclure définitivement sur la culpabilité de MBS, j’avais fini par dire “Ecoute, on verra bien comment il va évoluer. Soit c’est un monstre froid capable de faire assassiner quelqu’un comme Khashoggi, et dans ce cas, tout ça ne l’affectera pas. Soit ce n’est pas le monstre qu’on décrit et dans ce cas, cette histoire va forcément le changer.”

Je ne pensais pas une seconde que MBS soit un monstre mais ça me semble une conclusion acceptable pour une conversation qui ne pouvait se conclure sur des preuves irréfutables.

Pour le reste, je suis peut-être en train de devenir cynique (enfin !) MBS ne peut pas prouver son innocence. La seule chose qu’il pourrait faire, s’il est coupable, ce serait de reconnaître sa culpabilité. Il ne le fait pas. Nous en sommes donc là et rien ne semble vouloir bouger pour l’instant. Si l’enregistrement d’Erdogan était suffisant pour incriminer MBS directement avec certitude, l’affaire serait pliée depuis longtemps. Erdogan, de toutes façons, est mal placé pour faire la leçon.

Au fond, je me dis que l’épilogue de cette affaire mettra peut-être deux ans à venir, si les Démocrates reprennent la Maison Blanche, et encore. D’ici-là, l’administration Trump qui a beaucoup investi sur MBS, ne semble pas prête à le lâcher, pas dans l’immédiat en tout cas. Ce sera intéressant de voir comment les choses vont évoluer dans les prochains mois, non seulement au Yemen et avec le Qatar, mais aussi en Palestine.

Pour le reste deux ans c’est long. Qui sait comment MBS va évoluer en deux ans, qui sait comment la famille Saoud va s’organiser, qui sait comment peut-être les Démocrates eux-mêmes trouveront opportun d’oublier l’affaire Khashoggi.

Je n’ai qu’une certitude au fond, le Moyen-Orient mérite mieux que toutes ces histoires.




1  https://www.theatlantic.com/international/archive/2018/11/saudi-khashoggi-evangelicals/575509/ “J’ai peut-être encouragé certains à trop aimer notre pays, et à user en conséquence de l’autorité qui leur était déléguée pour commettre un acte haineux dont ils pensaient de façon absurde qu’il allait (m)’être agréable..” (traduction libre)

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