Pourquoi l’affaire Khashoggi pue l'embrouille
[Note : il y a d'évidence dans cet article des choses que je n’écrirais plus aujourdhui. Des événements sur lesquels ma propre compréhension
de ce qui a du se passer a progressé. Pour autant, je crois toujours que MBS n’a pas menti à Bloomberg. Je crois que ce qu’il a dit reflétait son niveau de connaissance à ce moment-là. Qui sait, peut-être qu’un jour nous saurons la vérité. Peut-être qu’un jour on en fera un film.]
Ça fait presqu’une décennie que je vis dans le Golfe et deux ans que je m’intéresse à l’Arabie Saoudite, deux ans que je regarde en particulier la communication de l’Arabie Saoudite depuis que MBS est arrivé dans le paysage. Ça devait être le sujet de mon mémoire pour un master en géopolitique auquel j’ai finalement renoncé en me disant que le Golfe est cette region du monde ou plus on a de diplomes, moins on est employable, surtout quand on est une femme.
J'ai quand meme continue a m'interesser a l'Arabie Saoudite parce que ce pays me fascine.
Depuis quelques jours, je suis l’affaire Khashoggi et depuis le départ, j’ai le sentiment que « ça cloche ». Je commence à bien les connaître,
les Saoudiens et MBS en particulier, et dès le départ, très vite, je me suis dit que ce n’était pas là leurs méthodes de s’en prendre à quelqu’un, surtout
à quelqu’un d’aussi éminent que Jamal Khashoggi, surtout en l’absence de tout cadre légal.
Surtout qu'en termes de critiques, Khashoggi n’était pas particulièrement virulent, il ne voulait
pas le renversement de la monarchie, il adressait juste des critiques à MBS sur des points sur lesquels, ma foi, beaucoup de gens avaient critiqué MBS.
La semaine dernière MBS a donné une longue interview à Bloomberg pour parler de l’IPO d’Aramco. L’affaire Khashoggi a été évoquée,
le journaliste avait disparu la veille de l’interview. Et MBS a répondu aux questions en disant qu’il ne savait pas où était Jamal Khashoggi et balayant tout autres considérations de
la main, avait dit que la priorité c’était de le retrouver.
MBS, je commence à le connaître comme ma poche et cette déclaration me semblait sincère, cohérente avec ce que je sais du personnage qui n’aime
pas rentrer dans des polémiques inutiles sur ces critiques que Khashoggi a formulées à son égard.
Au delà du cas de Khashoggi, j’ai depuis longtemps remarqué le soin particulier que les autorités saoudiennes apportent à la protection et à
l’assistance de leurs concitoyens qui auraient des ennuis à l’étranger, pour vous dire, je trouve ça assez admirable. Et la réponse de MBS me semblait refléter cette caractéristique.
Lorsque je me suis intéressée à l’affaire d’un peu plus près, j’ai lu les démentis des Saoudiens qui ont rapidement affirmé
que Jamal Khashoggi était ressorti moins d’une heure après être arrivé (MBS l’a aussi dit a Bloomberg) et que les accusations dont ils sont l'objet etaient sans fondements. J’ai observé aussi la bonne volonté habituelle des Saoudiens
qui malgré les usages diplomatiques ont ouvert l’ambassade aux enquêteurs turcs chargés de l’affaire et meme, à la presse si je me souviens bien (je confonds peut-etre avec autre chose pour la presse).
Pour moi qui connaît un peu les habitudes des Saoudiens en matière de communication, tout cela me semblait très ordinaire, un peu maladroit, un peu amateur mais la
bonne volonté habituelle.
Avec le recul, je me dis que si les Saoudiens avaient cherché à cacher quelque chose, s’ils avaient eu quelque chose à se reprocher, s’il y avait eu
la une entourloupe quelconque, je l’aurais senti. J’aurais senti une nervosité, je les aurais vu bafouiller, je les aurais vu monter sur leurs grands chevaux.
Les Saoudiens que je connais ne savent pas mentir.
En tant que communicante, je trouve que c’est même ce qui les caractérisent. C’est aussi en partie ce qui me les rend attachant,
même si parfois en tant que communicante, ça me frustre de voir à quel point ils sont naïfs. Ils pensent que leur bonne volonté va suffire à convaincre. Et MBS est particulièrement
comme ça. Je le trouve touchant, cet homme ne sait pas ni mentir, ni même présenter les choses sous un angle qui lui est favorable.
Il y a en la matière un précédent, l’affaire Saad Hariri, cet épisode où on a affirmé que le premier ministre libanais a été
retenu en otage par les Saoudiens. Moi, ma théorie, c’est que Saad Hariri n’a pas du tout été retenu en otage. Ma théorie c’est que MBS et Hariri se sont mis d’accord pour
monter un coup destiné à couper l’herbe sous le pied du Hezbollah. Là, ils ont essayé de manipuler les choses, et franchement entre le discours de Saad Hariri qui a visiblement été
écrit par MBS et son equipe et la piètre prestation du premier ministre libanais surjouant la peur devant la camera, oui franchement, ça sentait l’entourloupe a dix mille. C’était digne d’une pièce
de théâtre de quatrième. Et nous, on ne comprend rien, parce qu’évidemment on n’arrive pas à imaginer un tel niveau d’amateurisme à ce niveau de responsabilité
politique.
Mais rien de tel dans l’affaire Khashoggi. Tout au départ, m’avait l’air parfaitement normal.
On accusait déjà un peu les Saoudiens, mais je me disais que vraiment ça n’avait pas de sens.
Et puis à un moment les choses se sont accélérées un peu. Une agence, Reuters il me semble, a repris les propos d’une source impliquée dans l’enquête
côté police turque, qui affirmait croire que les Saoudiens avaient tué Khashoggi a l’intérieur de l’ambassade.
Voyez-vous, j’habite dans le monde arabe depuis longtemps. Je finis par connaître ces embrouilles par cœur. Il me semble évident que ce n’était la qu’une opinion
d’une source pas forcément très informée, reprise par un journaliste qui a pensé là tenir un scoop ou qui sinon a fait preuve d’un professionnalisme un peu vacillant en reprenant
cette info. Lorsque la pression des chaînes d’info continue rencontre la nonchalance et l’appétence des qu'il s'agit de cette region, pour les scénarios sortis de feuilleton télé, ça donne
ça.
Je voyais donc les médias pas tres bien informés reprendre en boucle cette info qui pour moi n’était que des propos de café du commerce.
Et puis à un moment les choses se sont accélérées sérieusement. J’étais en train d’écrire un article pour dénoncer
nos réflexes pavloviens vis à vis de l’Arabie Saoudite en disant qu’ils étaient le résultat de la paresse intellectuelle de nos médias. Je venais de le poster sur mon blog, j’y
disais que sur l’affaire Khashoggi, les chaînes d’info tournaient en boucle sur des on-dits, lorsque par acquis de conscience, j’ai voulu voir s’il y avait du nouveau.
Et là, j’avoue, j’ai eu peur. En découvrant les nouvelles, et notamment les vidéos de surveillance et certains articles, j’ai dépublié
mon article fissa et je suis rentrée dans une sorte de panique. J’ai regardé différentes sources, j’ai revu les images, j’ai lu l’histoire de l’équipe de 15 personnes,
j’ai discuté sur Whatsapp avec une amie qui était encore plus paniquée que moi et qui m’a transmis tout un paquet de copies d’écran de différentes sources, avec differents elements. On disait que
Jamal Khashoggi avait été tué puis démembré et que les 15 Saoudiens avaient fait ressortir son corps de l’ambassade morceau par morceau.
Tout ça accablait les Saoudiens.
Mais quelque chose en moi ne pouvait pas y croire. Pas par sentimentalisme, mais parce que ça ne collait pas.
Il y a eu ce truc la semaine dernière en Arabie Saoudite. On avait retrouvé un corps criblé de balles sur un lit au milieu d’une chaussée. Ça
a fait un tollé parce que les Saoudiens sont rarement confrontés à des choses aussi macabres.
L’idée non seulement de tuer quelqu’un avec préméditation mais de le démembrer avec une scie pour l’emporter morceau par morceau... non
franchement je n’arrivais pas à imaginer ça de la part des Saoudiens et pas de MBS en tout cas. Le seul scénario que j’aurais pu envisager, c’est l’hypothèse qu’une altercation qui dégénère
a l’intérieur de l’ambassade. Jamal Khashoggi qui meurt d’un accident ou d’une crise cardiaque, et les autorités saoudiennes qui feraient ensuite disparaître le corps pour éviter
un embarras, ça j’aurais pu y croire. Mais le scénario qu’on voulait nous vendre d’un acte prémédité, planifié, jamais de la vie.
Même les vidéos de surveillance montrant les tueurs supposés sortir de l’hôtel détendus, franchement ça ne collait pas. Un Saoudien qui
accomplit une mission secrète de la plus haute importance pour son pays, il ne sort pas de l’hôtel détendu pour aller démembrer un corps. Un Saoudien qui aurait été choisi pour
une telle mission, soit il aurait marché d’un pas déterminé, fier d’avoir été choisi pour la mission. Ou sinon, il aurait peut-être eu de l’appréhension parce
que pour démembrer un corps, il faut quand même accepter l’idée qu’on va un jour affronter la colère de dieu, ce n’est pas un acte anodin, surtout pour des gens qui croient en Dieu.
Tout ça puait l’embrouille.
Je suis donc allée sur Twitter. Les Saoudiens sont beaucoup sur Twitter. Et ce soir-là, quelques heures après la fuite des images de vidéosurveillance, c’était
incroyablement calme sur Twitter. Peut-etre qu'il etait encore trop tot, d'habitude j'y etais plus tard. Alors, j’ai attendu. Je connaissais mes gars, je savais qu’ils viendraient sur Twitter et que j’allais en apprendre plus.
Mon amie continuait à m’envoyer des trucs. Elle me disait qu’elle avait peur. Elle me disait qu’elle avait envie de parler mais qu’elle avait peur des consequences. Elle
me disait que ça faisait 4 jours qu’elle lisait tout. Je me disais qu’elle devrait dormir, elle était manifestement passé dans l’irrationalité, je connaissais ça. Le monde
arabe vous fait ça parfois.
Mes gars ont fini par arriver sur Twitter. On a commencé à discuter. J’avais l’impression d’enfiler des charentaises. Ces gars, je ne les connaissais pas
dans la vraie vie, mais je commençais à bien les fréquenter sur Twitter. Je savais à quel point ils étaient au taquet des qu'on attaquait leur pays. Je savais qu’ils feraient remonter des trucs qu’on n’entend
pas ailleurs, et je savais que ces trucs allaient m’aider à imaginer les scénarios plausibles.
Effectivement, des trucs ont commencé à remonter. L’info selon laquelle Jamal Khashoggi pensait à se rabibocher avec le pouvoir saoudien, ca me paraissait
crédible. L’info selon laquelle sa famille a Djeddah ne connaissait pas la petite amie, l'info avait deja ete sortie par Al Arabiya, ca aussi me paraissait credible aussi. Un homme aussi s’offusqua du fait que ça n’avait pas de sens d’accuser
l’Arabie Saoudite d’avoir tué Khashoggi alors qu’il y avait des opposants qui avaient fait des choses bien plus graves qui vivaient des vies tranquilles à Londres et ailleurs. Il cita le nom
d’un homme qui avait comploté contre le roi. Je vérifiais rapidement et ça semblait tenir la route.
Et pour le reste, je filtrais tout à fait ce qu’on me disait. L’affaire de la fiancée qui ne connaît pas la famille, par exemple, ça ne voulait
rien dire. J’avais douté de la fille un moment mais je n'en doutais plus. Quelqu’un posta une photo de Khashoggi avec cette jeune femme et effectivement ils avaient l’air heureux. Un homme de l’age de Khashoggi qui
refait sa vie sans en tenir informé sa famille, c’est imaginable.
Je plaçais aussi ces informations dans le contexte de ce que je savais du contexte régional. Mon amie qui était ce soir-là passée dans l’irrationalité,
m’en disait beaucoup sur la politique régionale, sur les liens entre le Qatar et la Turquie. Elle aussi elle m’avait dit des choses, sur le fait qu’Erdogan ne pouvait pas se permettre un conflit avec
l’Arabie Saoudite. J’écoutais tout ça, je lisais ce que disaient les uns et les autres. Mon amie était certaine que c’était les Saoudiens, mais moi plus j’y réfléchissais,
plus j’en doutais.
Car je placais aussi mes informations dans le contexte de ce que je savais de l’Arabie Saoudite, et là, j’imaginais bien qu’il fallait remettre les critiques
de Khashoggi dans un contexte temporel et dans le contexte des jeux de pouvoir au sein de la famille Saoud, ce que les medias ne faisaient pas. Khashoggi comme beaucoup d’intellectuels sans doute, était un proche de la branche Al Faisal, j’appris
sur Wikipedia qu’ils avaient ete le conseiller du prince Turki Al Faisal. Cette branche avait beaucoup critiqué MBS au départ. J’avais vu des videos de Saoud Al Faisal qui a longtemps été le
Ministre des Affaires étrangères saoudien, et qui était sans doute un très grand homme, mais qui, a la fin de sa vie, s'était aussi comporte en snob, traitant MBS qui etait alors vice prince héritier avec une condescendance manifeste.
Pour Saoud Al Faisal qui parlait apparemment 9 langues qui a passé beaucoup de temps à l’étranger notamment aux Etats-Unis où il est mort, MBS n’était sans doute qu’un
rustaud à l’accent rural qui n'avait pas fait d'etudes serieuses et qui n'avait même pas le bon goût de maîtriser l’anglais.
Connaissant MBS, j'imagine tout à fait qu'il s'en était bien sur rendu compte, le gamin n'etait pas con, mais qu'il avait laisse couler. MBS a malgré tout le mal qu'on peut dire de lui un ego à mon avis placé au bon niveau et une capacité à distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas.
Cette branche Al Faisal de la famille a sans doute beaucoup critiqué MBS. Et je pense que Khashoggi a été associé à cette tentative de démolition, dénonçant le yacht à 350 millions, dénoncant les arrestations. Mais
ensuite, MBS a fait ses preuves. La branche Al Faisal et avec eux l’ensemble des Saoudiens ont bien du constater que le gamin prenait sa tâche au sérieux et que s’il était parfois maladroit,
en tout cas, on ne pouvait jamais prendre sa bonne volonté en défaut. Alors, les critiques ont fini par s’estomper.
Aujourd’hui, il me semble que personne ne conteste plus l’autorité de MBS. Il est devenu l’héritier incontesté, bénéficiant d’un
large soutien populaire. Il ne me semblait donc pas inimaginable que Khashoggi qui sait qu’il a perdu la bataille, ait pu décider de vouloir rentrer un peu. Et il me semble que dans ce contexte, MBS ne lui en
veut certainement pas particulièrement. C’est un jeu auquel ils ont joué et Khashoggi comme d’autres ont perdu.
Au bout d’un moment, j’ai fini par m’endormir, avec mes doutes tout de même. Mais je me suis réveillée le lendemain matin, certaine que le scénario
n’était pas aussi transparent qu’on voulait bien nous le faire croire.
Pour un peu j’aurais presque pu imaginer que Khashoggi ait pu organisé lui-même sa disparition avec les autorités saoudiennes, s’il s’était
senti menacé par les frères musulmans ou d’autres. Mais MBS avait dit à Bloomberg qu’il ne savait pas où était Khashoggi et il avait même ajouté « S’il
était en Arabie Saoudite je le saurais ». J’avais tendance à penser que si Khashoggi était en Égypte ou aux Émirats, les pays amis de l’Arabie Saoudite, MBS le saurait aussi.
Ce scénario était donc exclus, à mon avis.
Pour moi, deux scénarios ont petit à petit commencé à émerger du lot de tous les scénarios possibles.
Le premier partait du fait que Khashoggi devait savoir beaucoup de choses sur beaucoup de monde. Il a été le conseiller du prince Turki Al Faisal lorsque celui-ci était
le patron du renseignement saoudien. Je me disais que ça avait sans doute donné accès à des informations potentiellement compromettantes sur un paquet de gens, y compris des gens de la famille royale
saoudienne. Mais Khashoggi vivait en exil depuis un an et si on avait voulu le faire taire, force était de constater qu’on aurait du le supprimer bien plus tôt, et alors même qu'on
aurait sans aucun doute pu le faire, un accident est si vite arrive, on ne l’avait pas fait.
En revanche, Khashoggi était, semble-t-il, devenu à la suite de son exil la coqueluche de tout ceux qui détestaient l’Arabie Saoudite au sein du monde musulman,
et en premier lieu les Turcs et les Qataris. Quelqu’un avait posté une photo de lui posant tout sourire avec Erdogan. Il avait peut-être eu accès à des informations par ce biais, et je me disais
que si vraiment Khashoggi pensait à se rabibocher avec le pouvoir saoudien, on avait peut-être voulu le supprimer pour éviter que certaines informations ne passe aux Saoudiens.
Honnêtement, cette hypothèse me semblait un peu faible.
Surtout il y avait une autre hypothèse qui me semblait bien plus plausible.
Excusez-moi de vous parler un instant de ma vie, mais voyez-vous, j’ai divorcé aux Emirats. Et dans le cadre de ma procédure de divorce j’avais pu faire l’expérience
de ce qu’est la manipulation à grande échelle.
Permettez-moi de vous raconter brievement ce que je considere être l'époque la plus sombre de mon existence.
L’avocat de mon mari avait ainsi pris des élements réels de ma vie et à partir de ces éléments réels, par un
savant mélange d’agrégation d’éléments qui n’ont dans la réalité aucun lien, d’élément sortis de leur contexte, d’omission de certains faits
et d’interprétation grotesque de certains de mes comportements, il avait dressé un portrait de moi qui n’avait rien à voir avec la réalité, racontant une histoire qui n’avait rien à voir avec la réalité.
J’avais eu à la suite de ça des symptomes de stress post-traumatiques, les mêmes que les gens qui sont victimes d’un attentat, parce que comme je l’ai
compris plus tard, c’est une sorte d’attentat non à votre corps mais à votre esprit. Pendant quelques semaines, j’ai vécu dans un sentiment d'insécurité constant, je n'osais plus parler a personne, je me suis mise à me méfier des gardiens de mon immeuble, je me demandais si certains de mes amis etaient de meche. J’ai fini par faire installer
une caméra chez moi pour avoir un semblant de paix avec moi-meme et pourtant, ce n’était pas mon genre.
C’est effrayant notamment de se rendre compte à quel point en vivant sa vie normalement, on peut fragile face a ce genre de traquenard parce que tout ce que vous faites peut être
détourné contre vous, surtout avec les préjugés en vogue dans le monde arabe. Vous buvez un verre de vin, vous êtes une alcoolique. Vous passez la soirée chez vous à discuter jusqu’à tard avec une amie, vous êtes une lesbienne.
L’idée derrière tout ça, c’est que bien sûr aucun juge responsable n’irait jamais confier la garde d’un enfant à une lesbienne qui a un rapport compliqué à
l’alcool, plutôt qu’à sa gentille grand-mère. Le fait que mon ex-belle-mère ait de sérieuses tendances perverses narcissiques n’est malheureusement pas entré dans
l’équation.
Bienvenue dans le monde arabe, celui qui a donné son nom au téléphone.
Les Emirats qui se soucient du bonheur de ses habitants au point d'avoir créer un ministere du bonheur devraient se préoccuper de l'existence de ce genre de procédés dans leurs cours de justice.
Mais une partie de moi avait du reconnaitre que malgré le désagrément que ça m’avait causé, ç’était quand même du grand
art, un art dont je me disais qu’il ne serait jamais à ma portée parce que mon divorce m’avait aussi permis de constater que pour ma part, je ne pourrais jamais me lancer dans ces petits arrangements
avec la réalité parce qu'ils etaient aussi de petits arrangements avec mon sens moral. C’est à dire, qu’il faut encore pouvoir se regarder dans une glace après avoir fait un truc pareil.
Mais il y a des gens qui n'hésitent pas, comme si c'était de bonne guerre, la fin justifie les moyens, tout ca.
Cette expérience m’a beaucoup appris. Elle m’a notamment appris à quel point on peut être fragile face à ces tentatives de manipulation parce que
quand on est innocent, on pense avoir la vérité pour soi, on ne se méfie pas, on se dit que c'est ridicule mais on se trompe. La vérité est parfois plus difficile à prouver que le mensonge parce que
la vérité est spontanée, alors que le mensonge est construit. Les gens qui n’ont rien à se reprocher ne passent pas leur vie à documenter chacun de leurs faits et gestes, pour le cas
où ils auraient à prouver leur bonne foi face à quelqu’un de manifestement mal intentionné qui viendrait les accuser de quelque chose dont ils se savent avec évidence innocent.
Pour ceux que ça intéresse, j’ai perdu la garde de mon fils, et l’avocat de mon ex-mari est un génie qui mériterait d’étre lourdement
condamné pour ce qu’il m’a fait, histoire de décourager les autres. Evidemment, si on lui demandait, il irait explique que c'est son client, mon ex-mari qui lui a dit de faire ca. Mon ex-mari, je le connais, il est tres intelligent mais tout a fait incapable d'un pareil machiavelisme.
Quoiqu’il en soit, je vois dans l’affaire Khashoggi beaucoup d’éléments qui me rappellent mon divorce. Je vois avec quelle facilité, on a pu accoler des vidéos
de surveillance qui n’ont pas forcément été prises le même jour. Je vois comment au départ les Saoudiens n’ont pas pris la chose au sérieux, comme l’aurait fait n’importe
qui qui n’a rien à se reprocher. Je vois comment on a pu lancer l’idée d’un corps démembré à la scie pour saisir les gens d’effroi, parce que comme le dit le dicton
populaire, plus c’est gros et plus on y croit. Je vois comment l’affaire s’appuie sur les préjugés qu’on a vis à vis des Saoudiens. Je vois comment on a pu créer des éléments
quasiment de toutes pièces sur le mode “Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.” Je vois comment on a pu utiliser le voyage de ces 15 saoudiens qui n’ont sans doute rien à
voir avec l’affaire Khashoggi (vous le découvrez peut-être mais des Saoudiens qui prennent des jets privés pour aller passer la journée en Turquie, ça doit exister).
A la réflexion, je me dis que ces techniques doivent être enseignées quelque part, il doit y avoir des universités où on enseigne ça. Tout ça
est trop carré pour être le fruit d’un savoir-faire spontané.
En tout cas, je ne voudrais pas être dans la peau du type qui a pensé faire cette entourloupe à MBS. Aux quat’ coins d’Paris qu’on va l’retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle. MBS ne va vraiment pas apprécier qu’on ait essayé de le prendre pour un con. La correction risque d’être sévère, d’autant plus que
ça vient s’ajouter aux actes d’espionnage dont les Saoudiens estiment depuis des semaines être l’objet et qui ont justifiés la plupart des arrestations récentes.
Je pense que Khashoggi est toujours vivant (je l’espère aussi pour lui), je pense qu’il a peut-etre été enlevé par le Qatar avec la complicité de
la Turquie. Je pense qu’on l’utilise pour faire monter la pression sur Riyadh. Et personnellement, je ne serai pas surprise d’apprendre que derrière tout ça, c’est non pas l’emir
actuel du Qatar, mais son père, Sheikh Hamad, un homme intelligent avec un goût certain pour les coups tordus. Il me semble reconnaître sa pate, dont se plaignent les dirigeants du Golfe depuis longtemps
et qui vaut au Qatar son ostracisation actuelle.
Si mes intuitions sont exactes, je commence à me demander pendant combien de temps, le Qatar va rester un Etat souverain. Si Donald Trump est mis au courant de l’affaire
et s’il croit MBS avec qui il a de bonnes relations, la base américaine qui protège l’indépendance de Doha risque de devenir une base avancée saoudienne.
Voyons comment les choses évoluent.
Sinon, j'espere que vous connaissez la phrase d'Arthur Conan Doyle "Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité."

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