Mea culpa, mea maxima culpa
Mea culpa, mea maxima culpa.
Je me suis trompée. Lourdement.
L’affaire Khashoggi n’est pas principalement celle d’une manipulation de l’information. Ca aurait pu, tout est possible ici, mais ce n’est pas ça.
On ne connait pas encore la version officielle qui sera retenue, elle sera sans doute une version très édulcorée de la réalité. On peine à
croire la barbarie de ce qu’on lit, j’ai l’impression que l’envie de vomir va rester avec moi un moment.
Mais, comme m’a dit un ami, l’Arabie Saoudite est un maillon important de l’économie mondiale. Les Américains vont nous arranger ça, il faut que le business reprenne.
Le Saoudien moyen, lui, ne se rend pas compte que les dés sont pipés, ou alors il s’en rend compte mais il trouve ça normal au vu des services rendus. Ou alors il vit dans la peur. Ou alors il vit dans l'indifférence.
Je me prépare psychologiquement à voir l’Arabie Saoudite mise au ban des nations et j’essaie de me préparer au fait que je vais devoir apprendre à
laisser couler. J’ai de la peine pour les Saoudiens, même si je sais qu’entre eux, ils vont se trouver une version qui leur conviendra, ils vont se dire que tout ça c’est de la faute d’Al
Jazeera, que c’est Al Jazeera qui a embrouillé le cerveau des médias occidentaux, comme si nous en Occident on regardait Al Jazeera.
Après tout ce que j’ai subi ces dernières années par le fait d’erreurs de jugement d’autres que moi, j’essaie de me dire que ça va
être une expérience nouvelle de payer ma propre erreur de jugement. Celle-là, comme les autres, je vais vivre avec un moment.
Je ne sais pas ce qui va arriver à MBS, je l’ai vu rire hier avec Pompeo, et j’ai trouvé ça indécent. Je veux dire, si Khashoggi était
mort en se cognant la tête par mégarde dans les toilettes de l’ambassade, j’aurais déjà trouvé ça indécent, mais là...
J’ai l’impression qu’on a déjà trouvé un remplacant à MBS. Les Saoud sont, semble-t-il, en train de laver son linge sale en famille. Attendons.
Mais au fond, ce n’est pas le problème. Ce n’est même pas un problème de dirigeant. Le problème, je crois, c’est la société
saoudienne.
Il y a deux choses qui m’ont frappée au fil de mes observations et des conversations Twitter que j’ai pu avoir avec des Saoudiens.
D’abord, j’ai beaucoup observé la haine qu’expriment certains Saoudiens envers le Qatar et puis bien sûr envers l’Iran. Au départ, j’ai
pensé qu’avec les Qataris, c’était un peu un jeu, on se charrie, mais pas du tout, la haine est réelle, palpable. Les élites saoudiennes font des reproches politiques aux Qataris, des
reproches qui sont d’ailleurs peut-être entendables, mais pour le jeune Saoudien moyen, ça va bien au-delà de reproches politiques, il y a une rivalité face à un pays, le Qatar qui a
beaucoup attiré la lumière, qui a une stature mondiale alors que c’est un confetti à l’échelle de l’Arabie Saoudite. Et les Saoudiens, vraiment, ça les énerve.
Et derrière ça, il y a en fait un fort sentiment nationaliste chez les Saoudiens, c’est frappant de voir à quel point les Saoudiens veulent être pris
au sérieux, à quel point ils veulent être vus comme une grande nation. Ca revient souvent dans les conversations. MBS était populaire aussi pour ça, parce qu'il les faisait exister.
Ce sentiment nationaliste me semble inquiétant, parce qu’en l’état actuel des choses, il n’a pas tellement de moyens de s’exprimer de manière
positive et tranquille, à travers des réalisations dont les Saoudiens pourraient être fiers, à travers le sport ou à travers les arts. Il est inquiétant parce qu’en l’état
actuel des choses, il ne peut s’exprimer que dans une agressivité à l’égard d’autres nations dans lesquelles on observe peut-être des phénomènes similaires. Imaginez-vous
ce que ça peut donner.
L’autre élément qui peut sembler paradoxal avec le premier, c’est qu’à travers mes conversations, j’ai le sentiment qu’il y a encore
beaucoup dans la population saoudienne, une mentalité sans doute inspirée de la vie des bédouins, pour qui l’autre n’est que quelqu’un avec qui vous pouvez avoir un échange ponctuel,
pas quelqu’un avec qui vous allez pouvoir construire quelque chose ensemble. Ils semblent une vision très transactionnelle des échanges humains et aussi des relations internationales.
(Et sinon, j’ai aussi observé au fil de mes conversations Twitter que dès qu’on a une conversation avec des Saoudiens, très rapidement, il y a des Américains,
toujours les mêmes, qui interviennent pour vous discréditer. C’est vraiment fascinant. J’imagine bien qui est derrière.)
Je me désespère à vrai dire de voir que suite à l’affaire Khashoggi, on va laisser sans doute l’Arabie Saoudite s’enfoncer encore plus profondément
dans ces phénomènes. Il me semble que rien de bon ne peut sortir de là. Même les plus cyniques d’entre vous ont, j’imagine, besoin de se chauffer l’hiver et envie de prendre l’avion
de temps en temps.
Il me semble qu’il y aurait peut-être des choses à tenter.
Pour ma part, je crois, et depuis longtemps, qu’il faudrait développer des films dont les Saoudiens, et d’autres, pourraient être fiers, pas des films pour aller
à Cannes, non, des films à grand spectacle avec des messages positifs, où pour une fois les Arabes sont les héros mais pas aux dépens des autres. Il y a quelques mois j’ai contacté
le groupe Orange pour monter une société de production et ils m’ont poliment renvoyée vers leur fondation qui m’a donné une fin de non-recevoir, comme si je leur avais proposé
une activité philanthropique.
Les Saoudiens ne sont peut-être pas parfaits, c’est certain, mais nous sommes, de notre côté, condescendants à leur égard. Si on ne fait rien,
ça va mal finir, cette histoire.

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