Pourquoi le Saudi Bashing ne fait pas libérer Raif Badawi ?


Depuis des années maintenant, je lis régulièrement des prises de parole cinglantes à l’égard des Saoudiens pour demander la libération de Raif Babawi. Ces dernières semaines, sont venus s’ajouter au nom de Raif Badawi celui de militantes féministes elles aussi en prise avec la justice saoudienne pour leur militantisme. Le cas de Samar Badawi, la soeur de Raif Badawi a fait monter de plusieurs crans la tension entre l’Arabie Saoudite et le Canada. 

Ces derniers jours on parle aussi du sort de la militante Esra al Ghamgam, qui n'a pas été exécutée comme l'affirme les rumeurs sur les réseaux sociaux, mais contre laquelle le parquet a réclamé la peine de mort. C'est comme toujours assez difficile de savoir de quoi elle est accusée exactement, la justice saoudienne bénéficiant d'une grande marge d'appréciation pour la formulation des charges en l'absence de document écrit faisant office de code pénal.

Je vois de temps en temps sur mon mur Facebook certains de mes amis qui ne s’intéressent pas particulièrement à l’Arabie Saoudite réagir à chaud. Je peux bien évidemment comprendre ces réactions épidermiques, réactions d’empathie pure face à un système qui semble n’avoir aucune humanité, un système dans lequel ces arrestations semblent régies par l’arbitraire ou au mieux par une rationalité politique dont nous ne comprenons pas la logique.

Et justement, avant l’été, alors que je préparais cet article, alors que Raif Badawi était encore le seul militant sur le radar de nos consciences occidentales, ça m’avait interrogée, ça. Alors que ce Saudi-bashing dure depuis des années, alors que le cas de Raïf Badawi est clairement un caillou dans la chaussure des Saoudiens et en particulier de MBS qui a entrepris de redorer le blason de son pays à l’étranger, comment se faisait-il que Raif Badawi n’a toujours pas été ni libéré par la justice, ni gracié par le roi ? Le Saudi-bashing était-il vraiment efficace ?

Personnellement, j’avais pensé que dans la foulée de la tournée de MBS en Occident ce printemps, un geste serait fait. Mais ça n’a pas été le cas. C'est là que j'ai vraiment commencer à m'interroger, car ça me semblait etre une bizarrerie.

Il me semble depuis assez longtemps que les gens qui font du Saudi bashing pour faire libérer le bloggeur s’agitent bien inutilement. Il me semble que si on veut défendre efficacement Raïf Badawi et les autres, il y a des choses à comprendre sur la facon dont les Saoudiens pensent et pourquoi politiquement, c’est compliqué de libérer ces militants.

Chaque cas est différent, prenons le cas de Raif Badawi.

J’ai lu plusieurs fois et de différentes sources l’histoire de Raïf Badawi comme tout un chacun peut le faire et, connaissant un peu la mentalité particulière de cette région du monde, ça m’avait inspiré plusieurs réflexions. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il règne une certaine confusion dans cette affaire. La justice saoudienne semble être partie sur l’idée que Raif Badawi avait renoncé à l’Islam, et donc, dans l’esprit des juges, à Dieu, ce que Raïf Badawi nie. Il me semble que contrairement à ce qu’on pourrait penser en France, son rapport à Dieu et à l’Islam n’est pas, à mon avis, son seul problème, ni même peut-être son principal problème.

Durant mes années dans le Golfe, j’avais maintes fois fait l’expérience qu’à moins de tomber sur un spécimen particulièrement obtus, les Musulmans que je croise dans le Golfe avaient la plus grande tolérance lorsque vous leur disiez que vous étiez chrétienne, ou même lorsqu’ils présupposaient que vous l’étiez.

Il y a sans doute assez peu de Juifs qui vivent dans le Golfe, mais j’en avais croisé. Là encore, à moins de tomber sur un imbécile fini, à moins d’afficher un soutien militant pour Israel, être juif ne posait pas de problème particulier.

En revanche, si vous disiez, bien innocemment et sans provocation, que vous ne croyez pas en Dieu, alors là, alerte rouge, vous deveniez immédiatement suspect.

Ne vous méprenez pas, il y a parmi la population arabe qui vit dans le Golfe, des gens, de plus en plus nombreux, qui n’adhèrent pas à la religion, qui ne la pratiquent pas et même, sans doute, des gens qui ne croient pas en Dieu, mais généralement, ils sont très discrets sur le sujet. Comme je l’ai raconté, j’ai croisé au fil des ans des hommes qui m’avaient dit, sans que je leur pose la question, qu’ils recouraient parfois aux services de prostituées, mais je n’ai jamais croisé quelqu’un qui m’avait dit de but en blanc “Moi, je ne crois pas en Dieu”. Au pire, on tombe sur des gens qui ne nient pas l’existence de Dieu, mais dont en gros, on sent bien que ce n’est pas le sujet. Dieu existe, oui peut-être, sûrement, ou peut-être pas, je ne sais pas, j’ai autre chose à faire. Je m’identifie d’autant mieux à cette catégorie de gens que j’en ai moi-même longtemps fait partie.

Il semble y avoir dans le monde musulman, cette idée que la foi est en quelque sorte le pilier de la paix sociale parce que si on se place au niveau de l’individu, Dieu est soit celui qui, par son amour, inspire le bien à l’individu (si on croit à un dieu miséricordieux), soit celui qui pousse l’individu, vivant dans sa crainte, à ne pas faire le mal (si on croit à un dieu vengeur).

Ainsi, si on se place du point de vue des gens qui ont cette conception des choses, pourquoi un individu qui ne croit pas en Dieu, agirait-il a minima dans le respect des autres ?

L’idée qui nous semble, à nous, toute naturelle, à savoir qu’on peut être une bonne personne sans référence à Dieu, ou à une quelconque religion, simplement par humanisme, est encore assez peu répandue au Moyen Orient. En tout état de cause, elle n’est pas encore passée dans la loi. Le blasphème, le renoncement à la foi musulmane restent des faits très graves, punis de peines très lourdes, même si elles sont sans doute très peu appliquées car de ce que j’ai pu voir, personne n’est assez fou pour hurler sur tous les toits qu’il ne croit pas en Dieu. 


Dans le même ordre d’idées, je pourrais même imaginer que dans certains milieux, un musulman qui renoncerait à l’Islam pour devenir par exemple bouddhiste ou même chrétien, pourrait rencontrer dans certains milieux une forme de bienveillance si ce choix lui procure un apaisement. Ce qui serait problématique, c’est si ce choix se faisait dans un esprit de provocation et s’il s’accompagnait par la suite d’un prosélytisme militant.
Raïf Badawi, lui, n’a, semble-t-il, pas renoncé à Dieu, ni même à l’Islam. Wikipedia en français, citant des propos rapportés par l’épouse de Raïf Badawi au Daily Mail, indique que lors de son procès, le juge lui ayant demandé s’il était musulman, il aurait répondu “Oui et je n’accepte pas que quiconque le mette en doute.” C’est sans doute là une réponse honnête.

Il me semble que ce qu’on reproche à Raïf Badawi, c’est d’avoir critiqué la religion et certaines de ses figures, c’est surtout de l’avoir fait avec virulence, avec sarcasme, sur un blog destiné à la jeunesse. Il me semblait aussi que le fait qu’il ait contesté l’autorité de son père était aussi un élément très gênant dans une culture où, quoi qu’il arrive, on doit le respect et même l’obéissance à ses parents.

Et si Raïf Badawi n’est pas libéré malgré le fait que le Canada, la France et d’autres pays ont sans doute proposé de l’accueillir, malgré le fait que l’ONU ait protesté au moment où il a été flagellé, c’est à mon avis, surtout parce qu’alors que l’Arabie Saoudite s’engage dans des réformes profondes de la société, on ne veut donner, ni aux gens qui sont les plus réticents face à ces réformes, ni aux gens qui sont les plus virulents face aux conservatismes du royaume, l’image que de tels comportements d’incitation à la révolte seraient acceptables. La réforme, oui, la chienlit, non.

Entendons-nous bien, je ne pense pas une seconde que Raïf Badawi mérite le sort qui est le sien, évidemment pas. Mais il faut reconnaître qu’il a pris des risques qu’en tant que Saoudien, il ne pouvait pas ignorer.

Au bout de plusieurs années dans le Golfe, il m’avait bien fallu faire le constat que dans les pays sunnites, on n’aimait pas l’agitation sociale. Les pays du Maghreb avaient peut-être pris du goût bien français pour la manifestation, mais dans les pays sunnites du Moyen Orient, on n’était pas très branché manifs, la contestation était mal vue pour des raisons qui étaient bien plus profondes que la perspective d’une arrestation. Ce n’était simplement pas dans la culture.

Il me semble qu’on acceptait dans certaines conditions la critique constructive, mais la protestation virulente, non. Je peux imaginer écrire ici en Français, des choses que je n’assumerais pas d’écrire sur le même ton en Anglais dans le Golfe, simplement parce que culturellement, le contexte est différent, parce que culturellement, la limite de ce qui est acceptable est différente, parce qu'on ne parle pas des choses de la même façon. L’affrontement frontal, la provocation sont des lignes rouges, tout au plus peut-on ici flirter avec les lignes jaunes et encore, ça n’est pas toujours sans risque. Et si moi Occidentale, je le comprends, alors bien sûr qu’un Saoudien le comprend.

Si on était pas content, on était invité à aller exprimer son désaccord de manière feutrée dans un majlis, si vous étiez d’une famille influente, il y aurait bien un prince ou un conseiller pour vous recevoir. J’avais lu ce livre de Robert Lacey “Inside the Kingdom”. Il y rapportait le témoignage de Saoudiens qui étaient venus exprimer leur désaccord et leurs suggestions dans ce cadre, de manière pacifique et qui s’étaient néanmoins retrouvés soit en prison, soit à signer un engagement sur l’honneur à ne pas exprimer des idées subversives.

J’avais été frappée par la façon dont ces Saoudiens considéraient une arrestation pour des raisons politiques comme une sorte de malentendu qui mettait plus ou moins longtemps à s’éclaircir, qui était plus ou moins frustrant, sur le mode “Je suis allé en prison parce qu’ils avaient jugé mes idées subversives, ça arrive. Maintenant, ça va.” Un passage en prison, pourvu qu’il ne s’éternisait pas, semblait être de l’ordre de la normalité et il n’avait pas empêché certains, par la suite, de faire de brillantes carrières en Arabie Saoudite. C’était un peu comme des gardes à vue, sauf que ces gardes à vue duraient parfois quelques semaines.

De ces récits, j’avais eu l’impression qu’on allait facilement en prison en Arabie Saoudite, pour presque rien, le temps qu’on vérifie si vous étiez vraiment subversif et dangereux, ou si vous aviez juste eu un moment d’égarement. On semblait considérer qu’il n’y a pas de fumée sans feu et que dans tous les cas, quelques semaines en prison ne pouvaient faire de mal à personne. La notion du temps n’étant pas la même qu’en Occident, quelques semaines, en réalité, ce n’est pas forcément grand chose. C’est en quelque sorte le temps que prennent les choses.

Le cas de Raïf Badawi n’a, c’est évident, rien à voir avec ces micro-arrestations. Critiquer la religion, se moquer des prélats de l’Islam en utilisant un ton sarcastique, contester l’autorité du père, ce sont des faits très graves en Arabie Saoudite. Le faire par écrit, de façon virulente, dans une publication en ligne à destination de la jeunesse, sont à mon avis, du point de vue de la justice saoudienne, autant de circonstances agravantes.

On croit souvent que les monarques ont tout pouvoir dans les monarchies absolues. Techniquement, c’est sans doute vrai, mais mes années dans le Golfe m’avaient permis de comprendre que s’agissant de la justice en particulier, il était, en réalité, de l’intérêt du monarque d’intervenir le moins possible, seulement quand c’était vraiment nécessaire, sauf à vouloir passer pour un autocrate. Et encore, faut-il le faire sans donner l’impression qu’on ne déjuge personne.

Une grâce pouvait être mal comprise, elle pouvait envoyer un signal que le monarque n’était pas prêt à envoyer. Si les décisions de justice étaient régulièrement désavouées par le monarque, cela pouvait donner au système judiciaire le sentiment de son inutilité. Pourtant, honnêtement, à force de les observer, je pense que les monarques des principaux pays du Golfe étaient sans doute en moyenne des gens plus conciliants et tolérants que bien des juges, et plus encore que la population. Ils me font rire les gens en Europe qui militent pour la démocratie. Spontanément en tant que résidente du Golfe, j’aurais envie de leur dire “Mais vous êtes givrés ou quoi ?! Vous ne savez pas ce que vous dites.” Accéder à la démocratie, c’est tout un processus, il y a, me semble-t-il, toute une série de préalables. D'ailleurs, je ne sens pas du tout dans les pays du Golfe un désir de démocratie. Tout juste perçoit-on en Arabie Saoudite, la joie d’avoir un jeune prince héritier qui a la jeunesse, l’énergie et la santé nécessaires pour prendre le destin du pays à bras le corps.

Je suis souvent frappée dans ma vie de tous les jours dans le Golfe par l’absence de bienveillance qu’on observe parfois chez certains. Il y a cette idée assez répandue dans la société que les gens sont des animaux, des bêtes sauvages et que si vous montriez la moindre faiblesse, quelqu’un va exploiter cette faiblesse. Je devais bien avouer que malheureusement, parfois c’est le cas. Dans une ville comme Dubai, il y a en effet des gens, de moins en moins heureusement, pour considérer que chaque faiblesse peut et doit être exploitée comme si nous en étions toujours à la loi de la jungle. Il me semblait quand même qu’en moyenne, beaucoup de gens se montraient plus durs que nécessaires envers des congénères qui pourtant faisaient de leur mieux.

La justice saoudienne malheureusement est sans doute imprégnée de cette mentalité. Pour un juge, il y a beaucoup moins de risque à être trop sévère qu’à être trop indulgent. S’agissant de la paix sociale en particulier, les juges se sentant investis d’une mission sont peut-être parfois plus royalistes que le roi.

Et puis, il y a le fait que l’Arabie Saoudite n’est pas une monarchie comme une autre. Le pouvoir y repose sur un savant équilibre entre pouvoir politique et pouvoir religieux. On parle toujours des Saoud, mais il y a aussi les descendants d’Abdelwahab avec lesquels les rois qui se sont succédés ont du composer.

Malheureusement pour Raïf Badawi, il me semble que dans le contexte actuel, MBS en demande déjà beaucoup à l’establishment religieux et aux conservateurs en tous genres. Si la vie de Raïf Badawi était menacée à court terme, sans doute le roi Salman interviendrait-il. Les Saoudiens auraient en réalité beaucoup à perdre en termes d’image s’il arrivait quelque chose à Raïf Badawi ou aux autres. Mais pour l’instant, la vie de Raïf Badawi n’était pas en danger immédiat et, malheureusement pour lui, il n’était pas non plus, sans doute, au sommet des priorités de MBS qui devait estimer ne pas avoir, pour l’instant, l’autorité pour gracier Raïf Badawi contre l’avis d’une partie sans doute assez importante de la population, qui n’était sans doute pas prêt non plus à limiter sa marge de manoeuvre en termes de réformes pour faire libérer quelqu’un dont le comportement provocateur le plaçait quand même en marge de la société saoudienne.

Il y a un moyen, c’est certain, de faire libérer Raïf Badawi. Peut-être qu’à un moment, MBS aura le sentiment à la faveur de réussites sur le plan économique notamment, d’avoir la marge de manoeuvre nécessaire. Certains proposent parfois des sanctions économiques à l’encontre de l’Arabie Saoudite du fait des droits de l’homme. Il me semble qu’au contraire, dans le contexte actuel où le chomage est élevé en Arabie Saoudite, il s’agirait plutôt d’y investir en Arabie Saoudite. Dans une période d’euphorie, avec le développement du pays en bonne voie, la libération de quelques militants passerait pour ainsi dire inapercue. Sauf que l’heure n’est pas à l’euphorie, car l’ambition du prince héritier tarde à porter ses fruits, car les investisseurs étrangers continuent à se montrer réticents à investir dans le Royaume.

Peut-être aussi qu’à un moment donné, la demande polie d’un chef d’Etat permettra de faire pencher la balance et de faire libérer Raïf Badawi. Justin Trudeau a évoqué la question lors d'un entretien téléphonique récent avec le roi Salman. Emmanuel Macron ne perdrait évidemment rien à le demander poliment à MBS et au roi Salman lors de son voyage prévu pour l’automne. Les Saoudiens peuvent être sensibles à une demande formulée humblement.

Mais de manière générale, le Saudi-Bashing à coup de pétitions ne me semble pas être le moyen le plus sûr de faire libérer Raïf Badawi. Si ça n’a pas marché jusque-là, ça ne marchera sans doute pas plus à l’avenir. Comme je l’ai dit précédemment, MBS ne semble pas se préoccuper beaucoup de ce qu’on pense de lui. Tout ce qui l’intéresse, c’est l’intérêt de son pays. Il me semble donc qu’au contraire, l’affaire requiert du doigté et de la finesse, la compréhension de ce qui dans le comportement de Raïf Badawi a heurté si profondément les valeurs saoudiennes. Que nous-mêmes en France, nous trouvions ce comportement parfaitement acceptable n’a au fond que peu d’importance.

Comme souvent dans ce genre d’affaires, il y a là une pelote qu’il convient de défaire, avec patience et minutie. Un travail de diplomate et de médiateur en quelque sorte. La visite prochaine d’Emmanuel Macron à Riyadh sera intéressante à cet égard.

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