Tu seras roi, mon fils




Lorsqu’on s’intéresse de près à l’Arabie Saoudite, on est fasciné par le nombre de rumeurs plus ou moins rocambolesques qui courent au sujet de ce pays. Il y a les “rumeurs” qui viennent trouver confirmation dans la réalité (l’arrestation des princes et leur détention au Ritz-Carlton, l’arrestation récente d'une dizaine de militantes féministes), il y a les rumeurs qui finalement sont démenties par les faits (non, MBS n’est pas mort), il y a surtout les rumeurs qui restent là comme des serpents de mer. La liste est relativement longue, plus ou moins longue selon votre niveau d’information. On dit notamment que l’ancien prince héritier est assigné à résidence, on dit qu’en Arabie Saoudite, les gens parfois disparaissent et que ces derniers temps, pas mal de gens ont disparu.

Je ne suis pas assez naïve pour penser qu’il n’y a aucun fond de vérité dans certaines de ces rumeurs.

Le roi Salman est en train d’installer MBS au pouvoir. Et comme diraient les Anglosaxons, it’s not a mess-free process. On ne fait pas d’omelette sans casser quelques oeufs.

L’Arabie Saoudite, voyez-vous, ce n’est pas la France. On n’y prend pas le pouvoir de la même façon. La France est une démocratie dans laquelle on fait des élections. Ca nous sort certains dimanches.

L’Arabie Saoudite, ce n’est pas une démocratie, c’est une monarchie. En Arabie Saoudite, personne ne va vous donner le pouvoir. En Arabie Saoudite, le pouvoir ne se donne pas, il se transmet et parfois, il se prend.

Ma connaissance du sujet reste superficielle, mais clairement, au cours de l’histoire contemporaine de l’Arabie Saoudite, certaines de ces transmissions n’ont pas été de paisibles parties de campagne. En 1964, le roi Saoud a été contraint de quitter le trône par son frère Fayçal. Dans d’autres circonstances, en 1975, à la mort du roi Fayçal assassiné, la transition n’a pas du être facile non plus.

Ces trois dernières décennies, les choses se sont sans doute passées plus naturellement. Avant de devenir rois, les princes Fahd, Abdallah et Salman avaient eu le temps de faire la preuve de leur engagement, de leur maturité et de leur compétence. Il y avait peut-être eu des discussions au sein du conseil de famille mais au fond, sauf à exclure certains princes de l’ordre de succession (le prince Musaid a été exclu de la succession au motif que l'un de ses fils était l'assassin du roi Fayçal, et les princes dont les mères ne sont pas saoudiennes ont aussi été généralement exclus de la succession), on a suivi l’ordre de naissance.

Mais on savait bien qu’un jour, l’Arabie Saoudite devrait faire ce saut de génération. Et on pouvait bien se douter que ce ne serait forcément pas un moment facile.

La préparation de ce saut de génération annonçant une nouvelle ère a donné lieu à des arrestations, perçues comme arbitraires si on n’en saisit pas la logique.

Il y a eu une première vague d’arrestations l’année dernière. Neutralisation des opposants les plus critiques. Puis il y a eu les arrestations du Ritz. Envoi d’un message fort pour dire que la corruption c’est fini. Notez bien d’ailleurs que d’une certaine façon, c’est plus classe et plus courageux de s’en prendre à des puissants que de s’en prendre au fonctionnaire de base qui arrondissait ses fins de mois. Et puis récemment, une vague d’arrestation de militantes féministes.

Certains analysent l’arrestation de ces militantes féministes en disant que MBS les a fait arrêter pour que tout le prestige de la réforme sur l’ouverture de la conduite aux femmes lui revienne. Ces analyses, vraiment, me font sourire. Je l’ai déjà dit, MBS semble tres peu se préoccuper de son prestige personnel. Pour moi, il est évident que ces arrestations sont en réalité un gage que donne peut-etre MBS mais surtout son père, aux conservateurs du pays qui s’inquiètent, avec les réformes sur la conduite, de voir le mouvement féministe gagner en ampleur et surtout en virulence au risque de devenir incontrolable. La réforme, oui, la chienlit, non.

Car au fond, ce n’est pas tant MBS qui est à la manoeuvre que son père. Le roi Salman est un personnage emblématique de la vie publique saoudienne depuis plus de 50 ans. Avant de devenir roi, il a été gouverneur de Riyadh pendant des décennies. Les courants politiques, les gens qui les incarnent, les réticences des uns, les réticences des autres, il doit connaître tout ça par coeur. D’ailleurs, dans le livre “Inside the Kingdom” de Robert Lacey, une militante féministe note le caractère très conciliant du gouverneur Salman à l'égard de leurs revendications.

On a tendance à penser que dans une monarchie, il y a un roi qui décide et qui fait ce qu’il veut. La réalité est évidemment beaucoup plus complexe. Un roi qui fait bien son job écoute les uns, donne des gages aux autres, maîtrise les équilibres, sent les courants, forme des alliances ou s’appuie sur elles. Au fond, un roi qui fait bien son job fait son boulot un peu comme Angela Merkel fait le sien. Angela Merkel, d’une certaine façon, est une reine qui remet sa couronne en jeu à chaque élection.

En homme conscient de sa responsabilité envers son pays, le roi Salman a visiblement entrepris de dédier son règne à l’installation d’un successeur choisi parmi la génération suivante. Il avait sans doute planifié les choses bien avant la mort du roi Abdallah. C’était d’autant plus facile qu’il avait d’évidence des convictions assez profondes sur qui pouvait lui succéder.

On dit toujours que MBS est le fils préféré du roi Salman et en disant ça, on donne parfois l’impression que le choix pour le roi Salman d’installer MBS au pouvoir serait la lubie d’une vieillard soucieux d’installer sa descendance directe au pouvoir coûte que coûte. On murmure aussi que la mère de MBS, qui est la troisième épouse du roi et son épouse préférée, aurait exercé une influence et en disant ça, on donne le sentiment que le roi Salman aurait cédé à une sorte de chantage affectif.

Je crois qu’en disant tout ça, on ne rend pas absolument justice à MBS et à la vista du roi Salman.

Il faut comprendre pourquoi MBS est le fils préféré du roi Salman. Un article récent du New Yorker1 rapporte une anecdote intéressante. La scène a lieu il y a quelques années alors que MBS était encore adolescent. Le roi Salman visitait une usine avec des hommes d’affaires, il avait amené avec lui son fils Fayçal, issu de son premier mariage, et le jeune Mohamed, qu’on n’appelait pas encore MBS. Un témoin de la scène rapporte la passivité de Fayçal pendant la visite, alors que MBS, lui, était partout à poser des questions et à prendre des notes. Le témoin rapporte aussi la fierté qui était celle du futur roi Salman, quand il présentait MBS en disant “C’est mon fils”.
Il est de notoriété publique que MBS suit son père depuis qu’il a l’age de 12 ans, l’accompagnant aux audiences publiques et en réunion, travaillant pour lui. L’article du New Yorker dit aussi qu’adolescent, MBS organisait des sorties dans le désert avec des camarades de classe. 

On dit que MBS a le phrasé du peuple, ce qui accentue sa popularité surtout si on le compare aux représentants de l’autre branche influente au sein de la famille Saoud, les descendants du roi Fayçal, dont le phrasé est plus aristocratique.

Et c’est sans doute en partie à ces audiences publiques et à ces sorties dans le désert qu’il doit ce phrasé. MBS n’est pas un homme du peuple mais il a sans doute toujours considéré qu'il avait vis à vis de ce peuple, une responsabilité du fait de sa naissance. Il a, semble-t-il, décidé très jeune de s'intéresser à l'exercice du pouvoir en Arabie Saoudite. Compte tenu de son ordre de naissance et de celui de son père, il est très peu probable qu’il se soit engagé là-dedans en pensant qu’il pouvait un jour espérer devenir roi. Honnêtement, c’est ça qui me le rend touchant. MBS, ce n’est pas un jeune prince arrogant que son père a catapulté au sommet. L’histoire de MBS c’est celle d’un gamin qui à 12 ans a décidé d’apprendre le métier de son père, honnêtement et humblement, en pensant sans doute, qu’un jour dans le meilleur des cas, il serait gouverneur d’une province comme son père. Car s’il avait pensé pouvoir devenir roi, le gamin étant plutôt futé, il se serait intéressé à la politique étrangère beaucoup plus tôt et il aurait pris soin d'apprendre l'anglais.

Et si le roi Salman a monté toute une stratégie pour prendre de court les autres successeurs potentiels au trône (ce qui était sans doute d’autant plus facile que personne n’avait l’air d’être le couteau entre les dents pour prendre le pouvoir), si le roi a choisi de mettre tout son savoir-faire politique au service de l'installation de son fils, c’est quand même sans doute parce que depuis 20 ans, il voit chez son fils, la détermination, la force de travail, la curiosité. Alors que MBS était parti pour aller faire un master aux Etats-Unis, on dit que c’est lui, le futur roi Salman, qui a convaincu son fils de renoncer au master et de rester à ses côtés. En vieux renard, il a du flairer qu’il y aurait une opportunité et qu’il convenait de ne pas s’éloigner.

Le roi Salman a consacré 50 ans de sa vie à son pays, un pays fondé par son père, un pays qui porte leur nom. Etant l’un des 7 Soudayri (du nom de Hassa Soudayri qui a eu 7 fils avec Ibn Saoud), le roi Salman vient lui même d’une des branches les plus influentes dans la descendance de son pere. J’ai du mal à penser qu’un tel homme mettrait autant de moyens en oeuvre s’il n’était pas absolument persuadé que son fils a les qualités nécessaires pour diriger ce pays après lui.

MBS était jusqu’à récemment relativement inconnu à l’étranger mais au fond, à bientôt 33 ans, il arrive avec un lien unique avec la société saoudienne et bientot 20 ans d’expérience de la vie politique du pays, ce n’est pas rien.

Pour le reste, l’Arabie Saoudite reste l’Arabie Saoudite. J’imagine que les militants politiques du pays connaissent les règles du jeu. On a fait grand bruit des arrestations de militantes féministes, mais je ne serais pas surprise outre mesure d’apprendre que la plupart d’entre elles ont été relâchées en toute discrétion, en échange de l’engagement de faire profil bas jusqu’à nouvel ordre. Ce ne serait pas la première fois.

Une fois qu’il sera solidement arrimé au pouvoir, MBS aura sans doute, vu son age, plusieurs décennies pour faire évoluer non seulement l’économie, mais la société de son pays. Laissons-lui le bénéfice du doute, la façon dont son père l’installe au pouvoir, d’une manière malgré tout relativement sereine aux standards saoudiens vu la difficulté de ce changement de génération, ne préjuge pas nécessairement de la façon dont MBS, lui-même, règnera une fois sur le trone.



1  https://www.newyorker.com/magazine/2018/04/09/a-saudi-princes-quest-to-remake-the-middle-east

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