Ce malentendu persistant avec l'Arabie Saoudite


Ca fait des mois que j’observe la communication de l’Arabie Saoudite, des mois que j’observe aussi comment nous en France, nous parlons de l’Arabie Saoudite.

Et il y a quelques mois il s’était passé ce moment que j’avais trouvé intéressant, tant il en disait long sur les malentendus que nous entretenons avec ce pays si mal aimé. Je voudrais y revenir.

D’abord commencons par rappeler l’évidence : nous avons vis à vis de l’Arabie Saoudite une relation très compliquée. L’Arabie Saoudite a réussi l’exploit en France de réunir tout le monde contre elle. Elle n’a pas fait exprès mais c’est ainsi. L’Arabie Saoudite c’est un peu comme la météo, c’est un sujet dont on peut discuter avec tout le monde tant il est consensuel, avec vos beaux-parents, avec votre voisin, avec un inconnu à l’arrêt du bus. Quand on a besoin de resserrer les rangs, hop, on dit du mal des Saoudiens et ça met tout le monde d’accord.

Tout le monde a une raison de détester l’Arabie Saoudite, mais nous n’avons pas forcément tous la même. En général, nous détestons l’Arabie Saoudite pour des raisons qui sont essentiellement liées à notre propre histoire. Nous sommes un pays qui a aboli la monarchie dans le sang, nous sommes un pays où le sentiment anti-religieux est fort, un pays à la tradition égalitaire qui vit avec cette idée latente que toute richesse est mal acquise. Nous aimons penser que dans notre pays, les femmes sont les égales des hommes (même si dans les faits, il faudrait reconnaître que c’est moins vrai que dans d’autres pays). Nous aimons le vin, nous aimons que les femmes se sentent libres de porter des jupes légères.

Toutes ces raisons font qu’avec l’Arabie Saoudite, en France, c’est compliqué.

Au fil des mois, je m’étais rendu compte qu’au sein de la communauté musulmane de France dont je ne fais pas partie, il y a des dynamiques un peu différentes, des raisons un peu différentes de détester l’Arabie Saoudite. Dans les classes populaires, la jalousie n’est pas totalement exempte de l’affaire. Pourquoi Allah leur a donné tout ce pétrole à eux et pas à nous. Et chez les intellectuels, en particulier ceux qui se souviennent d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, on méprise souvent ce pays par qui l’islam conservateur est arrivé. Il me semble qu’à l’occasion, on sous-estime à quel point cet islam conservateur a répondu à un besoin, à un sentiment de rejet des anciennes puissances coloniales, qui, pour le coup, est étranger aux Saoudiens qui n’ont jamais été colonisés.

Bref, presque tout le monde déteste les Saoudiens, mais pas pour les mêmes raisons. Autant vous dire que pour l’Arabie Saoudite, c’est compliqué. 

Il n’y a guère qu’une minorité d’intellectuels, des intellectuels plutot jeunes, débarassés des préjugés de leurs aînés, pour oser voir le formidable espoir que représente MBS, non seulement pour son pays, mais pour le monde arabe.

Je crois que pour l’essentiel, les Saoudiens ne comprennent pas ce pourquoi on les déteste autant. Pour l’essentiel, ils ne comprennent pas ce qu’on leur reproche, ou plus précisément, ils ne percoivent sans doute pas l’étendue de tout ce qu’on leur reproche. On déteste les Saoudiens essentiellement par inertie. On déteste l'Arabie Saoudite d'aujourd'hui en raison des errements de l'Arabie Saoudite d'antan. Mais beaucoup de Saoudiens ont moins de 20 ans justement et si l’histoire était bien enseignée au Moyen-Orient, ça se saurait. Ces jeunes ne savent rien des errements de la politique étrangère saoudienne d'antan, ce n’est pas leur sujet.

Le Prince héritier, dans une interview récente à NBC, a parlé de cette année clé qu’a été 1979 pour les Saoudiens. Il en a parlé comme si les gens savaient. La vérité, c’est que les gens en France et sans doute partout en Occident ne savent pas pourquoi 1979 a été une année si importante pour l’Arabie Saoudite. La plupart des gens en France pensent, à tort, que l’Arabie Saoudite a toujours été un pays ultra-conservateur. La plupart des gens ne savent pas que sous le règne du roi Fayçal, l’Arabie Saoudite était partie pour devenir un pays moderne, tolérant, raisonnablement ouvert sur le monde. Le pays que MBS souhaite faire exister et diriger.

Dans notre relation à l’Arabie Saoudite, nous pourrions, il est vrai, essayer d’aller au-delà de nos préjugés, certains le font, mais il faut reconnaître que le contexte n’est pas favorable. Au contraire, avec les attentats, une partie de la population française s’est convaincue que notre civilisation est menacée par l’Islam radical. Il semble s’être développé un imaginaire selon lequel chaque geste de tolérance vis à vis de l’Islam ou des gens qui l’incarnent est une compromission. Les politiques qui se montrent ouverts aux demandes de la communauté musulmanes sont accusés de clientélisme. On agite des drapeaux pour dire que l’Europe doit se réveiller, on évoque ça et là les hommes politiques qui dans les années 30 se montraient trop complaisants avec la montée du nazisme. On les évoque comme si la comparaison allait de soi.

Et dans ce contexte, dans le meilleur des cas, on se demande à quel jeu joue l’Arabie Saoudite. Dans le pire des cas, on le sait déjà, l’Arabie Saoudite fait des réformes pour soigner son image, pour afficher un visage acceptable, mais tout ça, c’est de la comm’. L’Islam va conquérir l’Europe et voiler vos femmes, réveillez-vous. Je ne lis pas les pages des groupes d’extrème-droite, mais je tombe quand même régulièrement sur ces théories dont j’espère, un peu pessimiste, qu’elles sont très minoritaires.

Au-dela de ces discours empreints d’une paranoia qui me semble pathologique, je note que sous une forme atténuée, cette pensée imprègne presque toute la population française. On reste prudent vis à vis de l’Arabie Saoudite et des pays du Golfe en général, on attend de voir. On est gêné par la guerre au Yemen. On n’est pas sur que la France a bien fait de s’associer avec les Emirats pour ouvrir un Louvre des sables. Peut-être sommes-nous juste en train de servir de caution culturelle à "ces gens".

Pour moi qui vis dans le Golfe et qui vois l’autre coté du miroir, c’est fascinant, ce malentendu. A l’évidence, la réalité n’a rien à voir avec ce fantasme assez répandu en France. Les pays du Golfe sont dans une toute autre histoire, une histoire qui n’a presque strictement rien à voir avec l’histoire qu’on raconte en France. Les pays du Golfe sont dans un moment d’enthousiasme, on se développe, on découvre l’art, on découvre la gastronomie, on prend des cours de yoga, on se fait des amis qui viennent d’autres pays. Je suis persuadée qu’à l’abri des regards, on découvre le tantrisme. Dans les sphères dirigeantes, on a tiré les leçons du Printemps arabe. La jeunesse n’a même pas besoin d’exiger, elle obtient.

Pour être honnête avec vous, si je m’enthousiasme généralement de ces évolutions, je souffre aussi parfois d’en voir certains aspects. L’écolo en moi regrette de voir que ce mouvement d’enthousiasme général passe le plus souvent par un consumérisme échevelé. Ca m’énerve de voir que l’émancipation des femmes dans la région est exploitée en partie juste dans le but de leur refourguer des fringues. Je souffre aussi parfois de voir pulluler ces startuppers de mes deux, qui pensent que le monde devrait tout naturellement se mettre au service de leur réussite. Aux Emirats, j’en avais croisé plus d’un. Plus d’une fois, je m’étais dit que quelqu’un devrait se dévouer pour leur coller deux claques, histoire de leur remettre les idées en place. Sur ce sujet, je vivais avec le secret espoir que l'Arabie Saoudite fera un peu mieux que les Emirats.

C’est dans ce contexte général qu’a eu lieu ce moment dont je veux vous parler.

Je ne veux rien enlever au courage de Mohamed ben Salmane, mais je pense qu’en réalité, la société saoudienne dans sa quasi totalité était prête aux réformes qui ont lieu en ce moment sous sa houlette. Les Saoudiens étaient allés au bout de cet exercice de conservatisme religieux, et parce qu’ils étaient allés au bout de l’exercice, ils savaient que c’était une voie sans issue. On ne peut pas durablement envoyer des hordes de Saoudiens, et de Saoudiennes, étudier à l’étranger et ensuite, leur demander de travailler dans un système alourdi par la bureaucratie, tout en ne fournissant des débouchés qu’aux hommes.

Lorsqu’on connaît un peu la mentalité arabe, on se doute bien qu’à ce stade, la seule question, c’était de savoir comment on allait pouvoir faire marche arrière sans dire que certains avaient commis des erreurs d’appréciation, sans que personne ne perde la face dans la manoeuvre. Les Arabes ont cette élégance de vouloir faire en sorte, dans la mesure du possible, que personne ne perde la face.

Il fallait donc trouver une excuse, une diversion, un prétexte.

Il y a donc eu ce moment où on a dit que c’est l’économie qui l’exigeait. Et c’est sans doute vrai que l’économie saoudienne s’en sortira mieux maintenant que les femmes peuvent conduire, elle s’en sortira mieux lorsqu’elles pourront plus facilement voyager et entreprendre, lorsqu’elles pourront hériter, mais il me semble que l’argument était quand même en réalité rhétorique. Il me semble que la jeune génération, Mohamed ben Salmane en tête, voulait rompre avec les conservatismes du passé et que c’était plus simple, plus consensuel de dire que c’est l’économie qui l’exigeait.

Je ne suivais pas encore assidument l’Arabie Saoudite à l’époque, mais je me souviens quand même qu’à l’époque, même le prince Al Waleed s’était fendu d’une tribune pour dire que oui, l’économie du pays exigeait désormais que les femmes puissent conduire. Et vraiment, qui voudrait nuire à l’économie du pays ?

Dans la réalité, les Saoudiens sont quand même à mon avis très loin de la cessation de paiement, même s’il est entendu que le pays ne peut pas éternallement continuer à vivre d’une économie de rente, basée sur une ressource qui n’est malgré tout pas infinie.

Ca avait dû être à l’échelle saoudienne, une sorte de comedia dell’arte, une de ses scènes parfaitement écrite à l’avance, dans laquelle chacun connaît son rôle, une scène dont tout le monde sait qu’elle est factice, y compris sans doute les gens pour lesquels on se donne la peine de la jouer, mais que chacun s’applique à jouer de son mieux.

Malheureusement, il me semble qu’il y a en France, peu de gens qui sont capables de décrypter l’Arabie Saoudite, peu de gens qui sont capables de comprendre suffisamment la culture de ces pays du Golfe pour comprendre qu’il ne faut pas toujours tout prendre pour argent comptant. Je ne prétends pas moi-même avoir ce niveau de compétence, mais je crois que j’en comprends certainement autant que Clarence Rodriguez et j’ai sur la situation une tout autre lecture des faits qu’elle. Et je me désespère un peu de voir notre méfiance permanente, de notre absence d’empathie. Ca devient gênant de voir notre incapacité à partager ce qui est, malgré tout, un grand moment d’enthousiasme pour la jeunesse.

Pour tout un tas de raisons, je crois que malheureusement, les médias français passent à côté de ce qui se passe en Arabie Saoudite et c’est triste.

Pour en revenir à ce moment dont je parlais, j’avais donc vu les médias docilement rapporter que si l’Arabie Saoudite se réformait, c’était bien parce que leur économie l’exigeait.

Et je vous dirais, avec ironie, que ça tombait bien parce que ça collait mieux avec l’idée qu’on se fait en France des Saoudiens. L’idée que les Saoudiens puissent être des gens raisonnables qui allaient progressivement donner des droits aux femmes simplement parce que c’était un juste retour à une forme de normalité que la plupart des Saoudiens appelaient de leurs voeux, c’était au fond une idée assez dérangeante pour notre inconscient.

C’était beaucoup plus confortable de penser que les Saoudiens ne donnaient des droits aux femmes, notamment celui de conduire et de travailler, que contraints et forcés, pour s’éviter la faillite. Et connaissant la force des préjugés, j’attends le moment où quelqu’un va m’expliquer que les Saoudiens ont donné des droits aux femmes pour qu’elles aillent travailler pendant que les hommes resteront à la maison à ne rien faire.

Imaginez-vous, si maintenant les Saoudiens sont des gens bien, de quoi va-t-on bien pouvoir parler ? Y’a plu’d’saison, Madame Michu...

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