"My Mohammed is different"
Il y a dans ce coin du monde, cette histoire qu’on raconte.
C’est l’histoire de deux jeunes occidentales, deux copines, qui se croisent. Elles se connaissent, s’apprécient. Ca fait longtemps qu’elles ne se sont
pas vues.
- Ma belle ! Comment ça va ?
- Ca va ! Ca me fait tellement plaisir de te voir ! Quoi de neuf ? Le boulot ? T’es toujours au même endroit ?
- Oui, le boulot, ça va, rien de neuf... Mais tu ne devineras jamais, j’ai rencontré quelqu’un !
- Ah super !
- Oui, il est vraiment génial, super attentionné, il me fait des cadeaux, il est vraiment adorable.
- Ah génial ! Il appelle comment ? Il est d’où ?
- Il s’appelle Mohammed, c’est un local. Vraiment, c’est un amour.
A l’évocation du profil de jeune homme, la copine se rembrunit.
- Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit quelque chose ?
- Non, non...
- Ben, alors qu’est-ce qu’il y a ?
- ...
- Quoi ?
- Tu devrais te méfier.
- Me méfier de quoi ?
- Tu devrais te méfier de ton copain Mohammed. Moi aussi, j’ai eu un copain, un local. D’ailleurs, lui aussi s’appelait Mohammed. Méfie-toi, ne tombe pas
amoureuse, parce que la vérité, c’est que ton Mohammed, il ne t’épousera pas. Quand viendra l’heure de se marier, il fera comme sa famille lui dit, il se mariera avec sa cousine. Ils sortent
avec des filles comme nous, mais ils finissent toujours par se marier avec leur cousine.
- Oh c’est gentil que tu me dises ça. Mais vraiment, ne t’inquiète pas. Avec mon Mohammed, c’est différent...
Cette histoire, on la raconte généralement en anglais, et en anglais, ça donne “My Mohammed is different” Et cette phrase symbolise à elle seule,
la naïveté des occidentales et le poids du conformisme auquel ces filles font face lorsqu’elles sortent avec un local. Des chasseuses de libellules qui croient que c’est toujours l’amour qui gagne a la fin.
Je ne pensais pas qu’un jour, j’aurais ma propre version de cette histoire à raconter. La mienne, rassurez-vous, n’a rien de dramatique.
Quelques mois après la séparation avec mon mari, j’avais rencontré cet homme. Il était plus jeune que moi, mais j’avais aimé sa façon
délicate de m’approcher. Nous nous étions rencontrés dans le RER de Charles de Gaulle. Il était avec son frère, ils arrivaient, comme moi, de l’aéroport. Il était
tôt, nous avions tous plus ou moins dormi dans l’avion, mais la conversation fut joyeuse. C’est surtout son frère qui m’a parlé. Ils habitaient Abu Dhabi, ils étaient libanais,
me dit-il. Je me dis que vraiment, c’était vain de penser que je pouvais leur échapper, aux Libanais, ces gens devaient être mon destin.
Arrivés à Gare du Nord, on avait pris un selfie tous les trois. C’est moi qui avait eu l’idée, je ne sais pas ce qui m’avait pris, j’avais
eu envie, sans y réfléchir, d’immortaliser ce moment. L’homme qui avait à peine parlé jusque-là, m’avait glissé sa carte de visite l’air de rien, et dans un
sourire, il m’avait demandé si je pouvais lui envoyer la photo. Du coup, son frère me donna lui aussi sa carte. J’avais glissé les cartes dans ma poche, non sans noter qu’ils travaillaient tous les deux dans
de grandes entreprises.
Je leur avais montré où était la consigne et puis nous étions partis chacun de notre côté. Eux passaient la journée à Paris avant
de prendre un train pour aller plus loin. Moi, j’avais prévu de passer une dizaine de jours à Paris, mon fils devait arriver dans quelques jours.
J’avais aimé ce qui émanait de cet homme, cette énergie positive, ce côté bon enfant. J’avais bien vu qu’il avait aussi moins que
son frère ce besoin de se mettre en avant en permanence. Pour autant, je ne lui envoyai le fameux selfie que 15 jours plus tard, à mon retour dans le Golfe. J’avais passé un très bon moment à Paris,
j’avais revu des amis, fait découvrir la ville à mon fils. J’avais à vrai dire un peu oublié cet homme. Mais lui visiblement, ne m’avait pas oubliée.
A peine eus-je envoyé la photo que la conversation s’engagea. Je découvrai qu'ils étaient en réalité Palestiniens.
Les choses se firent très naturellement.
La première fois qu’il vint me voir, on avait convenu d’aller à la plage ensemble. Il vint me chercher avec un petit bijou de décapotable, les lunettes
de soleil, la chemise blanche impeccable. En le voyant arriver, j’avais sans doute eu ce mouvement de sourcil imperceptible. Une voix en moi avait du dire “Tiens...”
Ca me fit sourire. Ce type m’avait plu à Paris alors qu’il avait vaguement la dégaine d’un sans-abri qui vit sur les bords du Canal Saint Martin. Et voilà
que je me retrouvais avec un beau gosse dans sa décapotable, le sourire Ultrabrite. Je rigolais en réalité de mes propres travers, il fallait bien reconnaître qu’on avait plus de chances de
me plaire si on avait la dégaine d’un sans-abri. Il fallait bien reconnaître aussi que j’éprouvais un sentiment de malaise à m’asseoir dans le siège passager, en particulier
d’une décapotable, et pourtant j’avais passé des années à le faire. Ca heurtait l’égalité à laquelle j’aspirais dans le couple. Confusément, ça
me donnait l’impression d’être ma mère.
Mais bon, je m'assis tout en riant de la situation.
Mais bon, je m'assis tout en riant de la situation.
Sur la plage, il me parla, entre autres choses, de cette petite décapotable dont il venait de faire l’acquisition et dans laquelle il venait d’engouffrer
toutes ses économies. Il se demandait s’il avait bien fait. “Avant, dans mon 4x4, je pouvais parfois m’arrêter sur le bord de la route, me mettre à l’arrière et me reposer
deux minutes. Là, je ne peux plus.” C’était fascinant de voir à quel point, cet homme ne se la racontait pas. Et mon dieu que c’était rafraîchissant...
C’était un bonheur de fréquenter cet homme. Je le trouvais beau, il devait savoir qu’il l’était, mais franchement, il n’en avait visiblement
rien à foutre de sa beauté. Il ne jouait pas. Rien n’était compliqué avec lui. Il y avait au Moyen Orient ces hommes qui mettent un point d’honneur à vous expliquer comment les
choses doivent être faites, des hommes qui passent leur temps à vous expliquer la vie, à vous donner l’impression qu’en fait vous êtes imparfaite.
Il n’y avait pas une once de ça chez cet homme. Un jour, alors qu’il était chez moi, il m’avait demandé s’il pouvait avoir un thé.
J’avais ouvert le placard où je rangeais le thé, et j’avais commencé à lui énumérer les différentes sortes de thés que j’avais. Puis je m’étais
retournée pour attendre sa réponse. Il était là, debout près du comptoir de ma cuisine. Il me souriait de ce sourire gourmand. Il me dit “Just a tea, babe.” Oui, en plus, il m’appelait
babe.
On se voyait peu. On n’habitait pas la même ville, il travaillait le vendredi, et puis j’arrivais après sa famille, ce que je respectais totalement. Mais j’avais
un plaisir incroyable à le voir. Il était au demeurant un amant exceptionnel.
Les choses se passèrent ainsi pendant quelques semaines, jusqu’à ce qu’il arrive ce truc.
Ce jour-là, il était arrivé chez moi, énervé. Agacé, plutôt. J’avais vu tout de suite. Je lui demandai ce qui n’allait pas.
- Mon père veut que je me marie.
Ce n’était pas la première fois que son père voulait quelque chose. Son père voulait aussi qu’il passe ce diplôme de comptabilité.
Je lui ai dit qu’un diplôme de comptabilité, ce serait une perte de temps. Je lui expliquais pourquoi. Mais je savais que dans la culture arabe, c’était difficile de dire non à ses parents.
- Qu’est ce que tu vas faire ?
- Ben, je ne sais pas. Qu’est ce que tu veux que je fasse ? Je vais sans doute me marier avec ma cousine.
J’éclatai de rire. Il me faisait une blague, c’est sûr qu’il me faisait une blague.
- Quoi ?
- Ben, tu ne vas pas te marier avec ta cousine...
J’énonçai ça sur le ton de l’évidence.
- Pourquoi ? Elle est bien ma cousine, on a les mêmes valeurs, elle est mignonne...
A défaut de chercher la caméra cachée dans mon propre appartement, je cherchais sur son visage des traces de son jeu d’acteur. Il me faisait une blague, c’est
sûr qu’il me faisait une blague. Comment pouvait-il en être autrement ?
- Non, okay, ta cousine est surement bien, mais tu ne peux pas te marier avec ta cousine.
- Pourquoi ?
On partit sur une conversation sur la génétique, tout ça, tout ça. Je dus bien reconnaitre qu’il était sérieux avec cette histoire d’épouser
sa cousine.
J’imaginais ce que devait ressentir une fille amoureuse à qui son chéri annonçait qu’il allait épouser sa cousine et qu’il faudrait ensuite
qu’ils arrêtent de se voir.
Heureusement, je n’étais pas cette fille. On discutait, mais à ce stade, ça n’avait en réalité pas d’importance pour moi qu’il
épouse sa cousine ou pas. En réalité j’étais soulagée de voir que cet homme n’était pas amoureux de moi, ça m’enlevait un poids. J’adorais être
avec cet homme, mais je savais bien que nous ne ferions pas nos vies ensemble. Nous ne rêvions pas de la même vie. Il voulait acheter une maison dans les montagnes, des chevaux, vivre une vie tranquille. Moi, je
rêvais d’une vie dans le tumulte. Je rêvais d’une vie dont seule une idéaliste comme moi voudrait. J’avais ces idées. Je voulais que les Arabes soient à nouveau fiers d’être
arabes, je voulais qu’on arrête de parler d’eux tout le temps comme s’ils étaient tous des terroristes, j’en avais marre de ce bordel, je voulais qu’on leur montre du respect, je
voulais qu’ils aient du respect pour eux-mêmes. Cette vie-là, quel qu’en soit le détail, je savais bien qu’elle ne serait pas un long fleuve tranquille.
Et puis, il m’avait parlé, en passant, de cette idée qu’il avait d’accrocher des sabres japonais au mur chez lui, dans son salon. “Croisés,
comme ça, tu vois...” Une voix en moi avait hurlé que jamais de la vie, on n’accrocherait des sabres japonais sur le mur de mon salon. Over my dead body, comme dirait une amie égyptienne qui aimait cette expression.
Les sabres japonais avaient achevé de plier l’affaire. Quelques semaines plus tard, j’entrepris de dire à cet homme qu’il ne fallait plus qu’on
se voit. A l’époque, j’étais amoureuse de ce Libanais, de cette tête de mule qui refusait même de me parler. Vraiment, quelle tête de mule, celui-là !
Je me disais que ça n’allait pas être simple d’annoncer à un homme à qui on avait rien à reprocher qu’on ne voulait plus le voir au
motif qu’on était amoureuse d’un autre homme qui, lui, refusait même de vous parler. Je ne m’attendais pas à ce qu’il comprenne. Ca semblait fou, cette décision, je m’attendais
à ce que ce soit compliqué parce qu’effectivement d’une certaine façon, ça n’avait pas de sens. Mais je ne sais pas, il y avait ce truc qui me disait que je ne pouvais pas continuer,
coucher avec l’un pendant que je rêvais de l’autre, je ne pouvais pas faire ça. Je sais bien que je n’avais aucune forme d’engagement, mais je me disais que ce serait mieux comme ça.
Peut-être que je me compliquais la vie, peut-être que je cherchais trop loin.
A ma grande surprise, mon Palestinien comprit très bien. Il me dit qu’il avait bien vu que mon esprit était ailleurs, il me dit qu’il me souhaitait de trouver
mon bonheur, avec ce Libanais ou avec un autre. Je voyais bien qu’il était sincère. Il me dit quand même, avec un regard gourmand, que j’allais lui manquer et que si jamais, je changeais d’avis,
surtout que je n’hésite pas à l’appeler. Je savais qu’à moi aussi, il allait me manquer.
Cet homme était un prince, vraiment.
Tout ça c’était il y a des années. L’eau a coulé sous les ponts. Il vit à l’étranger désormais. Il y a quelques semaines,
il m’avait donné de ses nouvelles. Il était de passage, est-ce que j’étais libre tel jour ? C’était l’un de ces jours que je passais avec mon fils. J’aurais pu échanger
les jours avec mon ex, mais je rechignais à le faire. Mon fils se réjouissait de ces après-midis chez moi. Avec une pointe de regret, je lui dis que je ne pouvais pas, que ce serait pour une autre fois.
Il me manquait, cet homme, mais c’était peut-être mieux comme ça.
On a discuté un peu. Il était heureux dans sa nouvelle vie, toujours le même job. Il n’avait pas passé le diplôme de comptabilité.
- Et ta cousine ? Tu ne t’es pas marié avec ta cousine, j’imagine ?
- Ma cousine ?
- Oui, tu voulais te marier avec ta cousine, tu te souviens ?
- Ah... non, c’était pas sérieux, j’allais quand même pas me marier avec ma cousine... Non, j’ai personne en ce moment. Et toi ?
Ce joyau restait donc un coeur à prendre. Franchement, c’était presqu’irréel qu’un type comme lui soit toujours disponible. Son seul défaut,
vraiment, c’était cette histoire de sabres japonais.
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