Le monde arabe expliqué aux chasseurs de libellules
En France, on a toujours cette idée que dans le Golfe, les femmes sont opprimées, obligées de se voiler, limitées dans leurs aspirations professionnelles.
Bref, les pauvres.
Il y a du vrai dans cette affirmation, mais les choses sont beaucoup plus nuancées qu’on s’imagine. Je ne me fais pas de souci pour les Emiriennes, ni pour les Saoudiennes.
Une locale qui veut travailler va trouver un boulot sans problème, même si elle ne veut pas vraiment travailler, d’ailleurs. Et elle pourra sans grande difficulté concilier son travail avec son rôle de
mère, bénéficiant d’un congé maternité allongé et d’horaires aménagés. C’est pour les autres que ça peut être plus compliqué, les Indiennes, les autres Arabes, les Occidentales.
Et puis, il y a aussi des femmes qui apprécient ces vies oisives. On croisait clairement dans certaines administrations des locales qui travaillent juste parce que ça fait
chic désormais pour une femme de travailler, mais on sent bien que pour ces femmes-là, en tant que client, vous êtes vraiment le cadet de leur souci. Elles seraient clairement mieux chez elles, on était désolé de les déranger. Assise en
face d’elle, un oeil sur l’heure qui tourne alors que vous êtes en pause déjeuner, on les voit prendre leur temps, manier leur voile avec volupté, faire des yeux de biche à leurs collègues,
pendant que feignant l’ennui le plus total, elles préparent votre facture. Au mieux, elles sont là pour se trouver un mari et clairement, elles s’arrêteront de travailler à la première
occasion.
Elles sont très divertissantes à regarder si vous arrivez à oublier que vous avez une réunion avec votre chef dans deux heures, des trucs à finir avant et que vous êtes bloquée
là à attendre que la dame veuille bien finir de recaler son voile pour la troisième fois en 10 minutes. Evidemment, ca ne sert a rien de s'énerver, elles vous regarderont avec condescendance, qu'est ce que vous pouviez raisonnablement avoir de mieux a faire que d'attendre qu'elles terminent ?
Toutes les locales ne sont heureusement pas comme ça, loin de là, mais des comme ça, il y en a quand même un certain nombre, sans doute de moins en moins.
Elles sont la preuve qu’on ne refuse un job à aucune d’entre elles. Ca doit être compliqué de leur trouver une affectation. On a visiblement renoncé à obtenir d’elles qu’elles
essaient de faire un peu mieux semblant. Au service client d’un service public, c’est encore sans doute, là où elles font le moins de mal, les clients n'iront pas ailleurs. Evidemment, une Phillipine qui travaillerait comme ça
ne finirait pas sa première journée. Bon, soyons positifs, ces femmes sont un véritable encouragement à payer en ligne chaque fois que c’est possible.
Tout ça, on ne le lit jamais en France, on ne l’imagine sans doute pas.
Mais je ne vais pas vous parler des femmes aujourd’hui. Je vais vous parler des hommes, parce qu’à l’occasion, ici, dans le monde arabe, c’est pour les
hommes que j’ai le plus de peine. C’est tout un système dont ils sont en réalité eux aussi les victimes. Et ça, on ne le dit jamais.
J’ai rencontré récemment un jeune homme dans un contexte professionnel. Il vient d’un pays arabe de la région, il vit dans le Golfe depuis quelques années.
A un moment, au fil de nos discussions, il m’a dit qu’il allait se marier cet été et qu’ensuite, il essaierait de monter sa propre affaire. Quelques jours plus tard, nous échangions des
messages, et devant son empressement à faire avancer les choses plus vite que la musique, je lui ai dit de ne pas s’en faire. Je lui ai dit qu’à ce stade, il ne devrait penser qu’à se
marier. Blanc. J’ai regretté d’avoir dit ça. Il y a en moi une optimiste, une midinette sans doute qui espérait que cet homme se mariait par amour. J’aurais pu deviner que ce n’était
pas le cas. Ce blanc, j’imaginais bien ce qu’il voulait dire, je vis ici depuis longtemps. Il a fini par me dire que ce mariage, il préférait ne pas y penser parce que ça le rendait nerveux.
Ca aussi, je savais ce que ça voulait dire. Pour la forme, je lui ai demandé s’il était fou de sa femme, ou si c’était un de ces mariages parce qu’il fallait bien se marier. Puisque
nous avions cette conversation, autant l’avoir jusqu’au bout. Il m’a répondu qu’on appelait ça un mariage traditionnel. Et oui, c’est ce genre de mariage qu’il s’apprêtait
à faire.
Ce jeune homme m’a rappelé un autre jeune homme que j’ai rencontré il y a quelques mois. L’un était pour ainsi dire le jumeau de l’autre
avec quelques années de plus. Ils étaient du même pays. Celui-là aussi avait fait un mariage traditionnel. Avec sa femme, ils avaient eu 2 enfants avant de se rendre compte qu’ils n’avaient
pas les mêmes aspirations dans la vie. Ils s’étaient séparés, mais à la faveur d’une brève tentative de reconciliation, un peu poussés par leur famille, la jeune
femme était tombée enceinte. De jumeaux. Ce jeune homme lorsque je l’avais rencontré était donc un jeune trentenaire divorcé, père de 4 enfants, séparé de sa femme
et de ses enfants qui vivaient au pays pendant que lui faisait de son mieux pour gagner la croute dans le golfe. Evidemment, il payait toutes les factures, la question ne se posait même pas.
Ca m’avait traversé l’esprit que peut-être il m’avait menti. C’était possible. Il n’était sans doute pas
divorcé, il m’avait peut-être dit ça pour me détendre, au cas où il y aurait une possibilité avec moi, en mode "On ne sait jamais, sur un malentendu...". C’est vrai que dans la mesure
du possible, je ne suis pas le genre à prendre le mari des autres. Mais dans le Golfe, des hommes mariés et pourtant disponibles à un degré ou à un autre, il faut bien reconnaître qu’il
y en a des floppées. Je pense que beaucoup ne cherchaient pas ailleurs pour ne pas s‘attirer d’ennuis, mais ce n’est pas l’envie qui leur manquait. Il faut voir comment certains hommes vous regardent a la plage, avec leur femmes et les enfants a deux metres d'eux. Ca me faisait de la peine pour eux.
Il m’avait donc peut-être menti sur le fait d’être divorcé, mais tout le reste, j’étais à peu près sure que c’était
vrai.
Vous noterez qu’il ne se plaignait absolument pas de sa situation. C’est la vie, c’est ainsi. Je lui avais demandé pourquoi il avait accepté de se marier.
Il m’a dit que sa mère avait insisté, elle était malade à l’époque, elle voulait qu’au moins un de ses fils se marie, son frère avait refusé, il avait cédé.
Depuis sa mère allait mieux et lui avait désormais 4 enfants à charge. Il me racontait ca sans l'ombre d'une complainte.
J’avais de la peine pour ces hommes. J’avais de la peine pour ces femmes et aussi pour ces enfants qui grandissaient dans l’idée qu’un mariage normal,
c’est ça. J’avais de la peine pour ces gens pour qui le mariage semblait être une sorte d’arrangement un peu logistique. Il y en avait pour qui ça semblait être une version officialisée
de la colocation, une union avec quelqu’un dont on pensait juste que ce serait quelqu’un qu’on arriverait à supporter. C’était fascinant comme dans ces conversations, il était souvent
question de respect, mais très rarement d’amour. L’amour, ce n’est pas quelque chose qui passionne les foules au Moyen-Orient. Je pense que beaucoup de gens ne savent pas ce que c’est, ils doivent
se dire que nous les Français, on est de doux rêveurs, des chasseurs de libellules.
Au cours de mes années dans le golfe, j’étais aussi devenue amie avec cet homme. Lors de notre première rencontre, puis par la suite, je lui avais un peu parlé
de ma propre vie, je lui avais parlé de ma conception du couple. Je crois en l’amour, je crois en cette union qu’est le mariage, mais après pour le reste, les choses étaient évidemment
beaucoup plus complexe que les 10 commandements. “Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain.” C’est bien une idée de mec que de penser qu’on n’était pas capables de décider
pour nous-mêmes. Personnellement, je m’étais arrêtée à “Aimez-vous les uns les autres”. Tout le reste, je m’étais rendu compte que ça ne regardait que
Dieu et moi, Lui seul me jugera et c'est con, mais j'étais assez confiante.
Ca avait du le mettre en confiance. Malgré toutes nos différences, cet homme était devenu mon ami.
Un jour, sans crier gare, dans un de ses moments dont on ne sait pas comment ils se produisent, il avait baissé les yeux et s’était lancé dans cette déclaration.
Il m’avait dit qu’il lui était arrivé de faire appel aux services d’une prostituée. Il m’avait dit ça, honteux, sur le ton de la confession, je n’avais rien vu venir.
Il avait ajouté “Je sais qu’un bon musulman ne doit pas faire ça...” Je l’avais laissé parler, il avait visiblement besoin de vider son sac et j’imaginais bien que les personnes
à qui il pouvait confier ça, il n’y en avait pas des floppées dans son entourage.
Il m’avait raconté.
Ca avait commencé comme ça commence toujours, j’imagine. Il était allé se faire masser et on lui avait proposé les finitions. “J’ai
été faible, cette fois-là, j’ai accepté...” Il m’a dit qu’il était par la suite retourné voir la même fille. Il m’a dit qu’il se sentait honteux
d’avoir fait ça. Il m’a dit avoir demandé à la fille pourquoi elle faisait ça. Il m’a dit lui avoir dit qu’il avait du talent et qu’elle rendrait certainement un mari
heureux.
Il me disait tout ça avec sensibilité. Il était tout le contraire de ces hommes qu’on croise parfois dans le Golfe, ces hommes qu’avec le temps j’avais
appris à repérer et que je fuyais désormais comme la peste. Mon ami avait demandé à la fille pourquoi elle faisait ça, mais sans la juger, en mesurant bien qu’elle devait avoir
une bonne raison. Ces hommes-là, ils devaient être clients eux aussi, et j’imaginais qu’eux aussi, ils pouvaient demander à une fille pourquoi elle faisait ça, mais pour ces hommes-là,
la question n’était que rhétorique et sans attendre la réponse, ils enchaîneraient sur un discours moralisateur et culpabilisateur du type “Une femme qui se respecte ne fait pas ça.
Tu ne devrais pas faire ça.” Ces types, vraiment, ne doutaient de rien, surtout pas d’eux-mêmes. Pour eux, le monde n’était qu’un tableau en noir et blanc, le théâtre
d’un éternel rapport de force aussi.
Par la suite, sans doute encouragée par cette déclaration sur ses talents, cette fille avait effectivement décidé d’arrêter. Et mon ami lui avait
donné de l’argent pour l’aider à s’en sortir. Le connaissant, j’imagine qu’il n’a pas été pingre. Des mois plus tard, elle l’avait appelé pour le
remercier. Elle avait arrêté, elle avait rencontré quelqu’un. Je voyais bien que lorsqu’il me racontait ça, il était heureux pour elle.
Personnellement, lorsqu’on me raconte ce genre d’histoires, ça ne m’intéresse pas de juger. Mon ami, de ce que je pouvais voir, n’avait fait de
mal à personne, au contraire.
Ca ne m‘intéresse pas de juger. Tout ce qui m’intéresse, c’est de comprendre. Le jugement vous empêche de comprendre tout ce qu’il y a à
comprendre. Face à cet homme, j’avais surtout eu envie de comprendre ce qui avait pu le pousser à faire ça. Sa confession m’avait surprise. Jamais, je n’aurais imaginé qu’un
homme comme lui était client. Il était marié, père de famille, éduqué, quelqu’un de bien.
J’ai par ailleurs le plus grand respect pour les prostituées en général, elles non plus, je ne les juge pas, elles font un boulot utile, un boulot pas facile
et j’imagine qu’il y a parmi elles des altruistes qui mériteraient des médailles et la reconnaissance de la société. Je peux toujours rêver.
J’avais commencé à lui poser des questions, pour comprendre. Je lui avais demandé comment ça se passait avec sa femme. Il m’avait répondu, sur un ton détaché,
que ça allait. Il n’avait pas compris le véritable sens de ma question, pas vu le lien avec la confession qu’il venait de me faire. Il pensait que je lui demandais juste comment les choses allaient
de façon générale avec sa femme. J’ai précisé, je lui ai demandé s’il couchait avec sa femme. “Ah... non... Non, on ne couche pas ensemble. Ces choses-là n’intéressent
pas ma femme. Je crois qu’elle a été victime d’une agression quand elle était enfant. Je ne sais pas vraiment, elle ne veut pas en parler. Mais en tout cas, ça ne l’intéresse
pas. Sauf pour les enfants bien sûr.” Je lui avais demandé si parfois, il songeait à divorcer. Bien sûr qu’il y pensait. “Je sais bien qu’un jour, il faudra divorcer, ce n’est
pas une question d’argent, ma femme n’aura jamais à se préoccuper de ça, évidemment, mais pour l’instant, je ne veux pas, j’ai d’autres priorités, le boulot,
les choses dont on a parlé.” Il n’avait rien dit au sujet de ses enfants, mais je savais aussi qu’il prenait de plus en plus de plaisir à être avec eux, à les voir grandir
au quotidien. S’il divorçait, ce serait peut-être plus compliqué selon ce que sa femme déciderait de faire.
Il avait marqué un temps et puis il avait ajouté “Et puis, tu sais, pour moi, divorcer ce serait facile. Je divorce et c’est fini. Mais c’est pour ma
femme que ce serait dur. On vient d’un milieu conservateur. Chez nous, quand on divorce, les gens pensent que c’est la faute de la femme parce qu’elle n’a pas fait assez d’efforts. Ce n’est
pas vrai mais c’est comme ça que les gens pensent. Ca change un peu mais au fond, c’est toujours comme ça que les gens pensent. Et je ne veux pas ça pour ma femme, elle n’a pas mérité
ça, c’est une femme bien.”
J’avais de la peine pour ces hommes, pour celui-là en particulier, pour lui autant que pour sa femme. Je savais que ses projets professionnels n’étaient pas
un parcours de santé. Je voyais l’angoisse, je savais la pression qu’il se mettait pour réussir, je savais qu’il mettait un point d’honneur à faire en sorte de subvenir aux besoins
de sa famille, à leur donner tout le confort, j’imaginais les insomnies, je voyais l’impact que tout ça avait sur sa santé. Et jamais un moment de répit, jamais un moment de douceur
et d’abandon. Ca fendait le coeur.
Je savais bien comment ça se passait parfois du côté des femmes. J’avais cette amie. Elle n’osait pas le dire aussi clairement, mais elle n’aimait
pas le sexe. Pourtant, elle couchait parfois avec des hommes parce que, surtout pour elle qui aimait les Occidentaux, elle se disait que c’était un point de passage obligé si on voulait avoir un compagnon.
Mais fondamentalement, elle n’aimait pas ça. Elle se disait juste que dans le cours d’une relation qui démarre, c’était un point de passage obligatoire, un moment pas très intéressant
à passer. Comme la femme de mon ami, elle n’aimait pas tellement en parler dans les détails, surtout parce que pour elle, au fond, il n’y avait pas grand chose à dire. Ce n’était
pas grave, cette histoire, elle voulait juste un compagnon. Je lui avais dit qu’elle devrait explorer son corps, et prendre son temps, mais je pense qu’elle trouvait l’idée un peu répugnante,
c’était beaucoup plus simple de sourire et de faire semblant, pour ça au moins, elle était bien entraînée. Il y avait chez elle une fierté qui dépassait l’entendement.
Inutile de dire que les hommes qu’elles fréquentaient devaient quand même se rendre compte au bout d’un moment qu’il y avait un loup. Je lui avais dit qu’elle ferait mieux d’être
honnête, qu’il y en aurait bien un parmi ces Occidentaux pour lui montrer les choses, mais elle n’en faisait qu’à sa tête. Elle pensait sans doute qu’elle faisait illusion et que
pour le reste, c’était désespéré, elle n’aimait pas le sexe, ce n’était pas la peine d’insister. Surtout, je pense qu’elle ne voulait pas se retrouver dans une
situation où elle aurait à avouer à ces Occidentaux qu’en fait, elle n’y connaissait rien. Je crois que sur la fierté qu’on peut trouver chez les Arabes, j’ai bien fait le
tour de la question.
A un moment, cet homme, mon ami, m’avait fait des propositions, il m’avait dit d’y réfléchir, rien ne pressait. Il m’avait dit que ce serait un
honneur pour lui. Ca m’avait presque fait sourire, à peu de choses près, nous discutions de ça, comme s’il s’agissait de lui vendre ma voiture. Il avait visiblement le souci de ne pas
insister au-delà de ce qui était convenable. Je n’avais pas cédé, je l'aimais beaucoup, il était mon ami, mais il n’était pas mon genre et malgré mon altruisme, je n’étais pas mère Teresa. Nous
n’étions pas devenus amants, mais nous étions restés amis.
Je crois qu’en réalité, il n’y avait eu que cette fille. Avec le temps, j’avais eu le sentiment que ca s’était passé il y a longtemps,
mais qu’en bon musulman, il avait du mal à se pardonner d’avoir cédé. Je n’arrivais pas à l’imaginer en client régulier. Il n'était pas capable de ce cynisme et c'était trop glauque. Je connaissais sa manie pour
l’hygiène, j’imagine qu’il y avait là une incompatibilité difficile à surmonter. Il me semble que désormais, quand il n’en pouvait plus, il partait en vacances, seul quelques jours
en Asie. Il tirait généralement longtemps sur la corde, mais quand vraiment, il n’en pouvait plus, il partait. Là où il allait, sans doute qu’il rencontrait des femmes seules. Il m’avait
dit ça une fois, qu’il avait rencontré des femmes seules, il n’était pas entré dans les détails. Je ne posais pas de questions. Au fil des années, j’avais fini par
comprendre qu’il avait un goût pour le chic des occidentales chics (je n’en faisais pas partie, je le voyais qui regardait mes baskets avec une pointe de désespoir, il faisait partie de ces gens qui
m’avaient dit que je me négligeais), j’imagine que dans un bel hôtel en Asie, on rencontre toute sorte de femmes, des Occidentales avec des jolies robes. Je ne sais pas. En tout cas, il revenait requinqué.
Le changement se voyait à l’oeil nu. En une semaine, il perdait 10 ans. Sa femme aussi devait le voir, et j’imagine qu’elle devait se réjouir pour lui parce que lui non plus ne méritait
pas ça, lui aussi c’est un homme bien.
Un jour, j’avais demandé à un ami palestinien qui avait vécu presque toute sa vie dans le golfe mais qui avait tout de même un recul extraordinaire sur
tout ça, comment ça se passait le divorce ici avec les gens du cru sans préciser. Il avait haussé les épaules et m’avait répondu “Ici on ne divorce pas”. Et puis il a réfléchi.
Et précisé “sauf bien sûr si tu n’as pas d’enfants. Si tu n’as pas d’enfants, tu fais ce que tu veux, on s’enfout.” A ma demande, il avait élaboré.
Il m’avait dit qu’en général, on restait marié, l’homme se trouvait généralement une autre femme, mais on restait marié. “Sauf bien sûr si la femme est
vraiment insupportable. Si elle est insupportable, l’homme va vouloir divorcer... Sauf aussi si c’est la femme qui veut divorcer, en général c’est parce qu’elle veut se marier avec quelqu’un
d’autre.”
Ca semblait logique. J’imagine que lorsqu’on arrivait au seuil des 4 femmes, on réévaluait la situation et on coupait les branches mortes.
Dans la réalité, dans le Golfe, des divorces, il y en avait de plus en plus, même des gens qui ont des enfants. C’était souvent les femmes en effet qui
demandaient le divorce, mais pas toujours parce qu’elles voulaient se remarier. Et il y avait aussi de plus en plus d’hommes qui demandaient le divorce, pas toujours parce que leurs femmes étaient insupportables.
De ce que je pouvais en juger, les jeunes gens du golfe ne partaient plus dans la vie en se disant qu’ils allaient avoir plusieurs femmes. MBS, le Prince héritier saoudien, lui même avait dit dans une interview
que les temps avaient changé et que s’occuper d’un foyer, d’une famille, c’était déjà bien. J’avais le sentiment que comme MBS, beaucoup de jeunes gens dans le Golfe
se disaient que c’était déjà bien de trouver une femme avec laquelle ils pouvaient s’entendre, une femme qui partageait leurs rêves pour l’avenir. Après, pour les jeunes
gens du Golfe, comme pour tout le monde, la vie ne se déroule pas toujours comme on l’avait imaginée à 20 ans.
Il y a deux, trois ans, les journaux avaient parlé de ça. Des voix s’étaient élevées dans la communauté locale pour se plaindre
de l’augmentation rapide du nombre de divorces. On s’inquiétait. Des vieux, je suppose. Des gens qui pensent qu’une fois mariés pour le meilleur et pour le pire, à toi de faire en sorte
que les choses marchent. Toujours cette idée, qu’un mariage réussi ce n’est qu’une question de faire les efforts suffisants.
Moi au contraire, je pensais que l’augmentation du nombre de divorces était une excellente nouvelle pour la région. La justice émirienne ne sait pas divorcer
les gens correctement, surtout parce qu’ils n’en ont pas le souci, mais malgré tout, j’ai généralement beaucoup plus de peine pour ces gens qui supportent ces vies faites de d’une
série interminables de compromis avec eux-mêmes, que pour les gens qui décident de consommer la rupture une fois pour toutes. Moi-meme, j'avais divorcé en partie pour avoir une chance de montrer a mon fils ce que c'était l'amour. Ca me fascinait de voir l’acharnement que mettaient certains pour faire
durer des mariages qui étaient constamment au bord de la rupture, alors que dans l’intérêt de tout le monde, il aurait mieux valu arrêter les frais. Ca me fascinait encore plus que ces gens
viennent parfois t’expliquer que pour faire durer un mariage, il suffit de faire des efforts, les mêmes qui viennent te parler de leurs x années de mariage avec fierté, alors que ce sont autant d’années
passées au bord de l’abîme. Il fallait voir l’énergie qui était absorbée dans l’affaire, un véritable trou noir. Et surtout l’immaturité qui se dégageait
de l’ensemble, c’en était fascinant.
Le Moyen-Orient, je vous le dis, c’est fascinant. Tout cet optimisme forcené, tous ces bons sentiments, toute cette immaturité, parfois c’est épuisant.
De temps en temps, je croise quelqu’un qui pense un peu en dehors du moule et qui me dit que malgré la pression, il avait décidé de ne pas se marier avant
d’avoir trouvé la bonne personne. J’ai beaucoup d’admiration pour ces gens, il y a clairement certaines communautés dans lesquels vous devenez quasiment radioactif si vous n’étiez
pas marié à 30 ans.
Personnellement, j’en étais arrivée à la conclusion que pour être heureux en couple, il n’y avait qu’un seul secret, une seule chose nécessaire
même si je pouvais concevoir qu’elle n’était pas toujours suffisante : il fallait trouver la bonne personne, quelqu'un avec qui on avait des atomes tres crochus, quelqu'un dont le projet de vie est compatible avec le votre (ce qui suppose d'avoir défini son projet de vie, ce qui est rarement le cas a 20 ans). Donc accepter l’idée qu’on pouvait mettre des années à trouver une telle personne. Et que ce n’était pas grave.
Quant à l’idée que tout le monde n’aspirait pas nécessairement à avoir une femme (ou un mari) et des enfants, je crois que cette idée-là n’était
pas encore vraiment arrivée jusque dans le Golfe.
Bref, figure out what makes you truly happy and keep looking...

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