La révolution (sexuelle) est-elle en marche ?
Ca fait presqu’une décennie que je vis dans le Golfe, presqu’une décennie que j’observe les uns, les autres, que je discute avec les gens par ci, par
là pour comprendre. La sociologue en moi commence à maîtriser son sujet.
Il y a cependant un sujet sur lequel mes intuitions me restent sur les bras, et dieu que je n’aime pas quand ma curiosité reste inassouvie : la sexualité.
A la lumière des conversations que je vous racontais dans mon avant-dernier post, je ne prends plus rien pour acquis. La seule conclusion que je tire sur la sexualité d’un
couple avec un enfant, c’est qu’ils ont eu au moins un rapport sexuel. Peut-être un, peut-être dix, peut-être cent, peut-être mille. Peut-être un. Et l’existence d’un rapport
sexuel ne veut pas dire qu’ils ont fait l’amour, encore moins qu’ils font l’amour régulièrement.
Et encore. J’ai une amie dont le soeur est gynécologue, elle m’avait un jour raconté cette histoire qui me faisait même douter du reste. Sa soeur avait
un jour reçu un jeune couple d’Indiens. Ils étaient mariés depuis 4 ans, ils s’étaient rencontrés sur les bancs de l’université et ils étaient venus la voir
car leurs familles respectives se plaignaient du fait qu’après 4 ans de mariage, ils n’avaient toujours pas d’enfants. Ils se disaient qu’il y avait peut-être un problème. La gynécologue
avait commencé par examiner la jeune femme et s’était rendu compte qu’elle était en fait toujours vierge. Après 4 ans de mariage.
Depuis qu’on m’avait raconté cette histoire, je regardais d’un autre oeil les cliniques de fertilisation in-vitro qu’on voyait fleurir un peu partout...
Tout ça bien sûr, on n’en parle pas. Je me demande même si je ne vais pas avoir des ennuis à raconter ça en français, sur un blog destiné
aux Français.
Et pourtant, dieu sait qu’on devrait en parler. Parce que c’est bien là, à mon avis, ce qui plombe le monde arabe, et ce qui plombe encore bien plus l’Inde,
le Pakistan, deux milliards de gens au bas mot.
Deux milliards de gens, parmi lesquels un bon nombre pensent que la sexualité, c’est ce truc destiné à avoir des enfants, mais qu’au-delà de ça,
c’est un truc honteux de gens pas convenables qui ne savent pas maîtriser leurs pulsions animales. Un truc acceptable, pardonnable, à la limite, de la part d’un homme, mais certainement pas de la part
d’une femme. Parfois, c’était à se taper la tête contre les murs de voir en filigrane ce que les gens pensent de la sexualité.
Durant mes années dans le Golfe, j’avais aussi croisé la route de quelques jeunes femmes qui avaient longtemps décidé de rester vierges jusqu’au
mariage. Certaines avaient cédé, la trentaine bien entamée, d’autres pas. Chaque fois, j’étais tombée de ma chaise quand elles me l’avaient dit. Je pouvais imaginer qu’on
décide de rester vierge jusqu’au mariage, bien sûr, mais un tel choix pour moi, avant d’avoir ces conversations avec ces jeunes femmes, c’était le choix de jeunes femmes très empreintes
de religion. On les imaginait timides, voilées. Mais ces jeunes femmes ne correspondaient en rien à cette description. C’était des jeunes femmes actives, charmantes et charmeuses, des jeunes femmes
qui avaient parfois eu un copain pendant plusieurs années. Mais malgré le copain, elles étaient restées vierges.
Personnellement, ça ne m’intéresse pas de juger. Leur récit m’avait surtout laissée perplexe. Je ne contestais pas le principe, mais j’avais
du mal à imaginer comment concrêtement ça pouvait se passer. Comment est-ce possible d’avoir pendant plusieurs années un compagnon, même si on ne vit pas avec lui, et de ne jamais avoir
un moment de faiblesse, un moment où on a juste envie de s’abandonner dans les bras de quelqu’un, un moment où on a envie d’une intimité avec un autre être humain ? Et s’il
n’y a pas ça alors qu’est-ce que ça veut dire “avoir un copain” ?
Ma tête pouvait imaginer ces vies, le reste de mon corps avait beaucoup plus de mal.
Pour tout vous dire, je ne viens pas, moi non plus, d’un milieu où on était tellement à l’aise avec cette histoire de sexualité. Je ne suis pas
d’une famille catho, mais je viens de cette région de France où on enseigne la religion à l’école. J’ai grandi dans cette ambiance générale selon laquelle les filles
bien ne font pas ça. Je suis allée à ces cours de catéchisme où on nous avait bien dit que papillonner, c’est le terme qu’on avait employé, ce n’est pas bien. Même
l’oie blanche que j’étais à l’époque comprenait ce que ça voulait dire, plus ou moins. Même l’oie blanche que j’étais à l’époque se
disait que c’était bien gentil, ces cours de catéchisme, mais j’allais faire exactement ce qui me semblerait juste.
J’ai passé une adolescence à ne céder à personne, j’en garde un ou deux regrets mais un jour, en vacances, loin de mes parents, j’avais
rencontré ce jeune homme. Il m’avait plu, je l’avais trouvé beau. Au delà de sa beauté physique, j’avais aimé son élégance morale, la façon dont il
me regardait. Il y avait une authenticité chez lui, il ne faisait pas semblant, il n’était pas là pour me prendre quelque chose que je ne voulais pas spontanément lui donner. Même son
mutisme me plaisait. Il venait d’un trou, quelque part dans le milieu de l’Espagne, et il détestait son trou autant que je détestais le mien. Il était espagnol et je ne serais pas surprise
si on lui découvrait, pas très loin, des ancêtres arabes. Les bonnes soeurs ne pouvaient absolument rien contre l’élégance de ce jeune homme.
J’ai une chance dans la vie, je ne me suis jamais vraiment trop préoccupée de ce que les gens pensaient de moi, ni en bien, ni en mal. Il m’est arrivé
de faire des compromis avec moi-même pour plaire à d’autres, mais ça n’est jamais allé trop loin. Je me suis trompée parfois, mais je préfère généralement
faire confiance et assumer les conséquences d’une erreur de jugement que par défaut, me méfier de tout le monde.
Et puis surtout, j’ai la chance d’avoir grandi dans un pays où on ne pense plus, heureusement, comme il y a 50 ans. Mais, du coup, on serait bien mal placé
pour avoir la mémoire courte et juger les autres. Chez nous aussi, il n’y a pas si longtemps, la sexualité c’était un truc de fille de mauvaise vie, un truc de domestique tout juste bonne à
se faire engrosser, un truc de bourgeoise en mal de sensations.
En passant, il me semble que maintenant on a versé dans l’excès inverse. Tinder aidant, on a désormais l’injonction d’avoir
une sexualité sous peine d’être vue comme une dépressive ou une coincée. J’attends le moment où on va me dire qu’avoir une sexualité active, c’est lutter à
son niveau contre l’idéologie de Daesh, célébrer la vie, pata couffin. Déjà que je n’ai plus le droit de refuser un verre de rosé sans devenir suspecte, sans qu’on
se demande si en secret, je ne me suis pas convertie à l’Islam. Cette hystérie, franchement, ça devient pénible.
Tout ça, les gens dans le monde arabe ne le comprennent généralement pas. Ils pensent que l’Europe a toujours été libérée, ils
ne savent rien de mai 68. Et ils ne risquent pas de le découvrir car voilà bien LE sujet dont on ne parle jamais dans le monde arabe. On organise des sommets sur le bonheur, mais on ne dit pas un mot sur la sexualité.
Et quand, dans mes conversations privées, j’en parle, quand j’explique à mes amis arabes que nous aussi nous sommes passés par là, par cette évolution, par ce relâchement
des moeurs nécessaire à l’épanouissement individuel, très souvent on m’explique que je me trompe. On m’explique que c’est culturel, que c’est comme ça dans le
monde arabe et que ce sera toujours comme ça. Que ça peut m’énerver quand on me dit ça !
Il faut bien admettre qu’en presque 10 ans, je n’avais pas vu tellement d’évolution en la matière. Je ne fréquente pas les boîtes de nuit,
je ne peux donc pas vous en parler. Mais dans la rue, rien de neuf. Les couples qui se donnent la main sont passés en presque 10 ans d’une infime minorité, à une petite minorité. Voir un couple qui
s’embrasse en public à Dubai reste un événement exceptionnel, souvent le fait de touristes ou sinon, peut-être dans des circonstances bien particulières. C’est tout juste si la plage publique offre à certains le loisir d’une sensualité
très discrète. Personne ne surveille mais personne n’exagère pour autant. Il y a cette idée qu’un baiser langoureux, ce n’est pas une preuve d’amour qu’on partage avec le reste
du monde, mais un manque de respect qu'on affiche envers les autres.
Je ne sais pas pourquoi c’est comme ça. Le monde arabe a pourtant eu nombre de poètes qui ont célébré les plaisirs de la chair. Peut-être
s’était-on convaincu que c’est ça qui avait miné la région, que c’est parce qu’on était occupé à conter fleurette que les empires coloniaux européens
et ottomans ont percé. L’histoire du monde est pourtant remplie d’exemples où la civilisation, la beauté, le raffinement ont cédé face à la barbarie et la brutalité.
Je ne vais tout de même pas vous parler de ce bourrin de Charles Martel qui a repoussé les Sarrasins, le célèbre-t-on toujours dans nos écoles ?
En attendant, je voyais ce que tous ces principes coutaient au monde arabe, je voyais comment ça plombait les gens, je voyais la culpabilité des uns, la frustration
des autres. Sans vouloir faire ma hippie de base, je voyais bien que si on pensait davantage à l’amour, on penserait moins à la guerre. Heureusement, quelques uns qui se moquaient du qu’en dira-t-on.
Il me semblait que certains étaient malheureux sans même savoir exactement pourquoi. A l’occasion, quand je m’étais lancée à parler de “ça”, je voyais bien qu’on
me regardait, comme si on était gené pour moi, comme si on comprenait qu'avec une mentalité comme la mienne, c'était normal que je sois divorcée.
Je m’étais dit que le minimum que je pouvais faire, c’était d’écrire. Mais à l’échelle du phénomène, un post ou deux
ou trois sur un blog, ce n’est vraiment pas grand chose.
Et pourtant, parfois, sur la base de certaines conversations, j’avais l’impression qu’une révolution souterraine était peut-être en cours, le Golfe
à mon avis ne serait pas en reste. C’était une révolution dont on ne parlait pas, une révolution qui ne se voyait pas, une révolution dont peut-être on n’irait pas facilement
parler à une Occidentale comme moi. Je me disais qu’il y avait peut-être aux Emirats des jeunes femmes comme celles que j’ai été qui se disaient qu’on allait pas décider
pour elles comment elles devaient mener leurs vies. Une Saoudienne avait publié un livre “The Muslimah Sex Manual: A Halal Guide to Mind Blowing Sex.” Je ne sais pas si Amazon vous l’enverrait aux
Emirats ou en Arabie Saoudite, il est en rupture de stock. Et rien que ça, peut-être que ça en dit long sur la curiosité autour de ce sujet.
Je vis avec cette idée qu’un jour, tout ça va sortir de terre. Connaissant les cultures du Golfe, je pense que tout ça va se faire paisiblement, sans tambour
ni trompette, un jour tout ça va effleurer à la surface aussi tranquillement qu’une bulle de savon. Je vis avec cette idée qu’un jour, dans pas longtemps, tous ces pays du Golfe vont nous étonner, en bien.
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