Cette incroyable famille, les Saoud
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Le Roi Fayçal d'Arabie Saoudite - Illustration tous droits réservés
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J'aime les hommes, même, parfois, leurs faiblesses. Les hommes vivent une époque difficile, on ne leur passe plus rien. On ne voit plus leurs bonnes intentions, on attaque chacune de leurs maladresses. Triste époque. Pourtant, je ne connaissais rien de plus fascinant que ce processus qui consiste à comprendre intimement comment un homme pense.
Chez les hommes, j’aime cet alliage particulier entre l’intelligence fine et le sens du devoir. Les hommes de pouvoir, on le devine, m’ont toujours intéressée.
Et puis un jour, j’ai découvert les Saoud.
Lorsque j’étais enfant, j’allais passer mes mercredis chez ma grand-mère. C’est durant ces mercredis que ma grand-mère m’a appris à
coudre, à tricoter et à crocheter. J’ai récemment fait la connaissance de quelqu’un que je côtoyais depuis un moment par médias sociaux interposés, et alors que je lui racontais
ça, mi-goguenard, mi-dubitatif, il m’avait lancé “Toi, tu sais tricoter ?” Ben oui, on peut s’intéresser à la géopolitique du Moyen Orient et savoir tricoter.
Ma grand-mère, à côté de ses talents pour le tricot et le crochet, avait aussi cette passion pour les têtes couronnées. Le mercredi matin, elle
m’envoyait chez le marchand de journaux et l’après-midi, après le déjeuner, elle me prenait à côté d’elle à la table de la salle à manger, et on feuilletait
les magazines ensemble. Moi, je regardais les images et, comme les magazines étaient en allemand, ma grand-mère me racontait ce qui était écrit. J’adorais ces moments.
A l’époque, Diana, Stéphanie et Caroline étaient les stars du show, la couronne britannique et le rocher monégasque fournissaient assez d’histoires
pour occuper mes mercredis, mais les magazines de ma grand-mère évoquaient aussi des princes autrichiens, allemands, luxembourgeois, belges, suédois.. Je dois bien être honnête, j’adorais
partager ces moments avec ma grand-mère, mais pour autant, les vies de ces blondinets ne m’ont jamais passionnée.
Mis à part Diana, Stéphanie et Caroline justement, il me semblait qu’il n’y avait pas là grand chose de palpitant. Tous ces blondinets avaient l’air
trop sages, trop lisses, trop bien élevés. Des sourires de figue éclatée, comme dirait Desproges. Ils étaient à l’image de leur chevelure, lisse, généralement blonde,
et surtout, jamais une mèche rebelle. Boring.
Vous me direz, on se trompe parfois et lorsqu’adulte, j’avais lu que le prince Haakon de Norvège avait imposé la belle Mette-Marit malgré son passé
chaotique a priori peu compatible avec le statut de princesse, j’avais bien du admettre que parfois, ces blondinets pouvaient vous surprendre.
Toujours est-il qu’à cause de ces magazines, j’ai grandi sans rêver du prince charmant.
Et puis j’étais arrivée dans le Golfe et peu à peu, ma perception de la monarchie avait changé. Je m’étais rendu à ce qui était
en fait une évidence : au-delà des frontières de l’Europe, les monarchies n’étaient pas incarnées par des blondinets filiformes. Et sans vouloir tout réduire à une
question de plaisir esthétique, ce que je voyais de la monarchie dans le Golfe me semblait infiniment plus intéressant visuellement que tout ce que j’avais vu, enfant, des monarchies européennes.
A vrai dire, je voyais bien que si Paris Match, Gala et les autres n’étaient pas encore sur le coup, c’était sans doute aux préjugés habituels qu’on le devait.
Surtout, ces monarques-là, ils avaient le pouvoir. Ce qui voulait dire surtout qu’ils avaient les responsabilités qui vont avec le pouvoir. Personnellement, je trouve
qu’il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui assume avec élégance d’avoir la responsabilité d’un peuple, malgré tous les désagréments que ça doit
créer dans sa vie personnelle.
Et puis, j’étais tombée sur les Saoud.
Putain. Les Saoud...
Les Saoud avaient achevé de me réconcilier avec la monarchie. Cette famille si détestée, la seule famille au monde qui a donné son nom à un
pays, je ne sais pas pourquoi, moi, j’avais accroché direct. Je ne sais pas, il y avait quelque chose dans cette famille qui avait touché une corde en moi. Abdul Aziz Al Saoud, le fondateur de l’Arabie
Saoudite moderne, avait indéniablement un truc. Peu importe les conquêtes militaires, on ne devient pas roi sans un charisme hors du commun. Il n’y avait qu’à regarder les photos pour voir que
c’était un très bel homme, doté d’une sorte de magnétisme. Ce n’était pas étonnant qu’il ait plu à tant de femmes.
Surtout, ce qui me fascinait chez les Saoud, c’était la fratrie, les fils qu’Abdul Aziz avait eus au fil du temps avec ses différentes épouses.
Pour moi qui vient d’un pays où les hommes n’ont généralement qu’une femme à la fois, il y avait dans la descendance d’Abdul Aziz
un truc à la fois mystérieux et grandiose. Ces hommes, ces frères, Fayçal, Fahd, Abdallah, Sultan, Salman, Talal n’étaient pas tous les fils de la même femme, ils avaient sans
doute des visions différentes des choses, on connaissait les histoires, l'entente n’était pas toujours cordiale, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pourtant, au-delà de ce
qui les divisait, il y avait aussi entre eux, une sorte de solidarité, un esprit de corps parce qu’implicitement, au-delà de leurs mères, ils étaient les fils du même père, et surtout les héritiers d’un royaume. Aujourd’hui, on dirait hashtag
TeamSaoud.
Et peut-être qu’aujourd’hui, l’une des clés de la réussite de MBS, c’est sa capacité sur le long terme à mobiliser sa famille
et l’incroyable richesse dont elle dispose collectivement autour de son projet.
L’Arabie Saoudite clairement néglige le potentiel de cette fratrie que finalement on connait peu et dont on ne connait généralement pas l’histoire qui
se confond pourtant avec l’histoire contemporaine du pays.
AbdulAziz avait eu 53 fils, mais c’était fascinant de voir que dans ceux qui avaient existé aux yeux de l’Occident, il y avait une diversité digne d’un
casting de boys band.
Il y avait Saoud, qui le premier, était devenu roi après la mort du père. Saoud était un jouisseur, un homme plus déterminé à profiter
des avantages de son rang qu’à travailler pour développer le pays. Autant dire qu’entre lui et son frère Fayçal, l’entente n’a pas été cordiale. Fayçal
était un stratège, un homme d’une austérité qui rappelait les jésuites. Et il n’y avait qu’à regarder les photos pour voir l’intelligence fine dans le regard
de cet homme.
Fayçal, un temps, s’était effacé, acceptant sans doute à contrecoeur l’idée que son frère était roi, que c’est lui
qui dirigeait le pays et qu’il fallait l’accepter. Mais voyant que son frère menait le pays à la ruine, il était revenu à la charge. Saoud fut contraint d’abdiquer et envoyé
en exil.
Sous le règne de Fayçal, l’Arabie Saoudite se modernisa. Les foyers saoudiens découvrirent la télévision. L’Arabie Saoudite d’alors
était un pays musulman comme les autres, des femmes voilées, mais pas que. Surtout, une incroyable soif de se développer, des rêves d’avenir, malgré les conservatismes.
Lorsque Fayçal fut assassiné en 1975, tué à bout portant par un cousin, Khaled devient roi. Khaled fut en quelque sorte le maillon faible des Saoud, pas un
homme mauvais, mais peut-être pas non plus celui qui avait le plus l’étoffe pour être roi. C’est sous le règne d’un Khaled souffrant de faiblesse cardiaque qu’on décida
en 1979 du virage par lequel l’Arabie Saoudite allait devenir le pays le plus conservateur du globe, un pays où en 1977, on exécuta une princesse de sang royal simplement parce qu’elle avait voulu
se marier avec l’élu de son coeur. Des années noires, une attitude défensive en réalité, une parenthèse que MBS est aujourd’hui en train de refermer.
A la mort de Khaled en 1982, l’Arabie Saoudite revint avec Fahd à un charisme discret. J’aimais bien le roi Fahd, il y avait une élégance chez cet homme-là,
sans doute une aptitude au bonheur, ça devait être un homme charmant. Le roi Fahd était un homme qui aimait les plaisirs de la vie, et politiquement, ça ne le mettait sans doute pas dans les meilleures
dispositions pour négocier avec les autorités religieuses un relachement des décisions prises en 1979. En 1995, Fahd fut victime d’une attaque qui l’écarta du pouvoir jusqu’à
sa mort en 2005. Pendant ces 10 ans, le prince Abdallah, alors prince héritier, dirigea le royaume avant de devenir roi à son tour.
Ces hommes et en particulier Abdallah qui est mort en 2015 à l’âge de 91 ans, on les connaissait surtout vieux et fatigués, mais j’étais tombée
un jour au hasard de mes navigations sur une photo d’Abdallah en train de faire la traditionnelle danse du sabre. Sur la photo, il était déja âgé, mais pas encore le vieillard en fauteuil roulant
qu’on a pris l’habitude de voir quelques années plus tard. Et quelque chose dans cette photo, une attitude, m’avait rappelé qu’avant d’être un vieillard, il y avait eu chez
cet homme un physique d’athlète et peut-être une âme de guerrier. Quelque chose qui inspirait le respect.
Et puis, il y avait depuis 2015, celui qui serait le dernier représentant de cette fratrie au pouvoir, le roi Salman.
Le roi Salman a aujourd’hui 82 ans, mais pour moi qui ai une perspective historique de cette dynastie, le roi Salman, c’est un éternel jeune homme, le jeune homme
qu’on voit à coté du roi Fayçal vieillissant, celui qui sourit à côté du roi Fahd. Il faut dire qu’avant de devenir roi, le prince Salman avait occupé pendant près
de 50 ans le poste stratégique de gouverneur de Riyadh. Ca doit être une sacrée école de veiller sur une ville, la capitale d’un pays, qui était passée durant ces 50 ans de 200
000 habitants à près de 5 millions aujourd’hui.
Et puis, il y avait aussi au sein de cette fratrie ceux qui n’ont jamais accédé au trône même si sans doute, ils l’auraient voulu, même s’ils
en avaient les capacités, même si sans doute, à des degrés divers, ils s’y étaient préparés.
Il y avait Talal, le révolutionnaire, le prince rouge, celui qui avait tenté d’imposer une constitution au Royaume. Il y aurait assurément de quoi écrire
un livre sur cet homme. Né des amours d’Ibn Saoud et d’une jeune Arménienne illettrée qui devint l’une des épouses préférées du roi, Talal a été
un temps le gendre du premier Premier Ministre du Liban. Sans doute plus influencé que d’autres par des idées progressistes étrangères au Royaume, il est devenu dans les années 60,
le leader du mouvement des princes libres, ce qui lui valut un temps l’exil au Caire. Toujours vivant, le père du très médiatique Prince Al Waleed, doit voir dans les réformes actuelles la
victoire de certaines de ses convictions.
Il y avait aussi le fameux prince Sultan, qui a été prince héritier sous le règne d’Abdallah. Je dois vous dire, j’ai une fascination pour le
prince Sultan. J’aurais adoré, je crois, servir Fayçal, j’aurais adoré, sans doute, être l’amie de Fahd, et Sultan, comme beaucoup de femmes, je serais sans doute tombée
sous son charme, mais en même temps, je suis à peu près sûre aussi que par moments, il m’aurait hérissé le poil. Sultan était un personnage de roman, vraiment. Un prince
old school, un homme qui aimait les femmes et dépenser l’argent sans compter.
Je suis Française, je n’avais jamais eu, avant les Saoud, aucune fascination pour les monarchies et ceux qui les incarnent. Mais de manière très étrange,
ces hommes m’avaient touchée. J’avais découvert leur humanité, leur grandeur et parfois aussi, leurs failles. Depuis que j’avais fait leur connaissance, au travers de rares livres, au
travers de photos et de ce qu’on pouvait apprendre sur eux en ligne, je ne supportais plus très bien tout le mal qu’on pouvait en permanence entendre sur l’Arabie Saoudite et sur la famille qui la
dirige. Ces hommes n’étaient pas parfaits, ils étaient humains comme nous l’étions tous, ils avaient sans doute fait de leur mieux, ils s’étaient trompés parfois. Personne
n’a dit que c’était facile d’être monarque. Mais on serait bien naïf de croire que dans un pays comme l’Arabie Saoudite, la démocratie ferait forcément mieux.
Il me semble surtout que ces hommes-là avaient du vivre souvent avec leur propre frustration, celle de ne pas pouvoir réformer leur pays plus vite, celle de devoir faire
avec des archaïsmes. Oui, vraiment, ça ne devait pas toujours être facile d’être le monarque de ce pays.
Lorsque MBS montera, inch’Allah, sur le trône pour remplacer son père, à la mort de celui-ci ou avant, ç’en sera fini de cette glorieuse fratrie.
Une page de l’histoire saoudienne se tournera. Ce sera, pour l’Arabie Saoudite, comme pour le reste du monde, la fin d’une époque et, espérons-le, le début d’une autre.
J’espère qu’à ce moment-là, malgré tout ce qu’on peut reprocher à l’Arabie Saoudite, on marquera un moment de recueillement
pour ces hommes qui ont dirigé ce pays pendant plus de 60 ans.

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